Assise sur mon volcan

chapitre 7

On pensait que ça ne pouvait pas être pire

Mélia et moi dégustions silencieusement notre repas quand Marie toqua à la porte. J’ouvris pour la découvrir, égale à elle-même, très grande et musclée, ses cheveux courts décolorés illuminant son visage de rouquine. Elle était, comme toujours, habillée en tenue de sport. Seul détail inhabituel qui attira mon attention : son décolleté plongeant qui laissait entrevoir sa magnifique et généreuse poitrine.

Je la fis entrer en la taquinant sur sa mise en beauté, pensant avoir en retour une réflexion salée concernant mon air fatigué. Mais je n’eus pour toute réponse que ses joues rougies. Je compris alors que le sujet était très sensible, et qu’elle tenait peut-être vraiment à séduire Alex. La voir sous ce nouveau jour me troublait. J’avais toujours admiré l’absolue indifférence qu’elle portait au regard d’autrui mais je devais me résoudre au fait que c’était une femme comme les autres, avec des désirs. Je souris en pensant qu’elle était finalement là davantage pour me surveiller que pour me soutenir. Elle salua d’ailleurs ma sœur avec plus d’enthousiasme que nécessaire, probablement soulagée de constater que je ne tenais pas du tout à être seule avec notre collègue.

Elle s’assit à table avec nous et sortit du grand baluchon qui lui servait de sac à main, une boîte cartonnée blanche décorée d’un ruban vert pâle, achetée selon toute apparence à la meilleure boulangerie de la ville. J’avais l’eau à la bouche rien qu’en imaginant les délicieuses mignardises que nous avions l’habitude de déguster toutes les deux après une affaire difficile. La ventrée régulière de gâteaux sucrés et savoureux était donc devenu notre petit rituel. J’étais reconnaissante de son attention. C’était une preuve, s’il en fallait, qu’elle prenait mon mal-être au sérieux.

Alors que je préparais du thé pour accompagner les douceurs que nous nous apprêtions à manger, mon téléphone sonna. Les mains pleines, je ne fus pas assez rapide pour répondre avant le renvoi automatique sur ma messagerie. Mais je décidai finalement que la priorité était au dessert : les mauvaises nouvelles et la fausse compassion de notre entourage pouvaient attendre ! Nous savourâmes donc nos pâtisseries, dans la tranquillité, et les discussions légères, aussi superficielles que pouvait l’être une conversation avec la rigoriste Marie et la rebelle Mélia. Puis, je ne sais trop comment, l’échange tourna au débat politique, un peu trop soutenu à mon goût. Je terminais le meilleur mini-éclair-au-chocolat de ma vie avant de faire diversion. Me rappelant que je devais jeter un œil à mon téléphone :

— Ha, tiens, c’est maman qui a appelé tout à l’heure ! dis-je pour détourner l’attention des deux contradictrices, sans me rendre compte du regard affolé que me portait soudain ma sœur.

— Ben écoute son message, t’attends quoi ? m’ordonna-t-elle agressivement.

Marie regardait la scène d’un air interrogateur, sûrement déjà consciente que nous lui cachions quelque chose. Ma réaction en miroir face à la panique de ma sœur ne risquant pas de la désillusionner.

Je consultai précipitamment ma messagerie, effaçant au passage tous les messages de soutien que j’avais gardé pour l’heure où j’aurai le courage de répondre, et lançai celui de ma mère. Son ton n’avait rien de rassurant, elle chuchotait, la voix tremblante, je l’entendais à peine :

«  Alina, c’est maman. Je crois que je suis peut-être allée un peu trop loin pour attirer l’attention de l’homme dont je t’ai parlé, je vais peut-être avoir besoin d’un coup de main… Il se fait appeler Jacques Lallemad, je ne sais pas si c’est son vrai nom, mais vu son lieu de naissance, ça ne change pas grand-chose. Bref, il croit que j’ai localisé ce qu’il cherchait, « l’héritage », et il me poursuit… il a l’air prêt à tout, il a torturé mon ami pour obtenir des renseignements sur moi, je ne sais plus quoi faire… Je ne veux surtout pas qu’il s’en prenne à toi, ou à ta sœur, je préfère qu’il croie que vous ne savez rien. Mais j’ai besoin d’aide, urgemment ! »

Je blanchis et perdis toute contenance. Ma tête me tournait, le malaise me gagnait et je courus aux toilettes rendre tout le contenu de mon repas. Quand je sortis, chancelante et larmoyante, Marie voulu faire un trait d’humour, comme à son habitude :

— Je ne te savais pas si fragile Alina, tu ne serais pas enceinte par hasard ?

Sa phrase résonna en moi comme un coup de tonnerre. Voyant mon expression finir de se décomposer, le sourire de Marie s’effaça et son sourcil gauche se souleva dans une mimique interrogative.

Non, je ne peux pas être enceinte ? Enfin si c’est possible, mais ça ne peut pas arriver comme ça, pas maintenant !

— Ça expliquerait ma fatigue chronique, répondis-je du bout des lèvres.

J’avais une boule dans la gorge et les larmes me montaient aux yeux. Cette nouvelle aurait dû être la plus belle de ma vie, elle aurait dû me combler de joie et de bonheur… J’étais bouleversée. Je faisais les calculs dans ma tête, encore et encore et je devais me rendre à l’évidence : c’était davantage qu’une probabilité. Me revinrent en mémoire les multiples nausées qui m’avaient assaillie ces derniers jours. J’avais d’abord accusé le stress de la préparation du mariage, puis la disparition de Jules. Mais Marie avait raison, j’avais vu tellement d’horreur dans ma courte carrière qu’il m’en fallait plus pour tourner de l’œil. Et cette fatigue, qui me tiraillait et m’embrumait depuis quelques temps, était assez caractéristique pour confirmer l’hypothèse.

Je fus prise d’une crise de rire nerveux, hystérique. Les larmes inondèrent mes yeux et mon corps fut parcouru de spasmes incontrôlables. Un bébé.

Mes deux interlocutrices me regardaient d’un air ébahis, probablement aussi ahuries que moi de la somme d’événements qui me tombaient dessus en quelques jours.

— Ok, ça va aller, tenta de me rassurer Marie, vient t’asseoir sur le canapé. Mélia va lui chercher un verre d’eau.

Je me calmais progressivement et me laissais guider. J’essayais de remettre mes esprits en ordre quand ma sœur me tendit ce qu’elle était partie chercher. Elle tremblait tellement qu’elle en renversa la moitié sur mes genoux et je croisai alors son regard, toujours aussi effrayé. Je me souvins brusquement du message de ma mère. Je retins une nouvelle nausée qui secoua tout mon corps jusqu’à la racine des cheveux.

Je dois être forte et lui expliquer la situation, mais comment faire avec Marie dans les parages ?

— Marie, peux-tu aller me chercher un test de grossesse à la pharmacie du coin que je sois fixée là-dessus ?

— Tu es sérieuse ?

Mon regard sans équivoque lui indiqua que l’heure n’était pas à l’argumentation. Elle se résolut donc finalement à partir, sans toutefois le faire de bonne foi. Il me sembla même l’entendre grommeler en ramassant son sac et en claquant la porte.

— Maman va bien ? s’enquit Mélia dès que Marie quitta l’appartement.

— Oui, et non …

— Tourne pas autour du pot ! qu’est-ce qui se passe ? s’exclama-t-elle, apeurée.

— Elle a l’autre fou aux trousses, et il est pire que tout ce qu’on aurait pu imaginer… Apparemment il aurait même fait du mal à un ami de maman qui l’aide dans ses recherches. Tout ça pour la retrouver, avouai-je la gorge serrée.

— Mais pourquoi ? demanda-t-elle d’une petite voix implorante.

— Elle ne le dit qu’à demi-mot dans son message, mais il semblerait qu’elle lui ait fait croire qu’elle avait le « miroir originel ». Enfin je suppose que c’est ça, elle a parlé « d’héritage ».

Mélia enfouit sa tête entre ses mains puis prit une position catatonique sur le canapé, s’enfermant dans son mutisme. Je voyais qu’elle perdait pied, c’en était trop pour elle. Je la serrai dans mes bras ; mais tout aussi inquiète qu’elle, je n’étais pas d’une grande aide pour la rassurer ou la consoler. Je regrettais d’avoir fait partir Marie. Je réalisais que finalement, ça n’aurait pas été compliqué d’arranger l’histoire, en omettant les parties un peu trop ésotériques, tout en lui demandant de l’aide pour neutraliser cet homme.

***

Quand Marie revint finalement, elle n’était plus seule : Alex l’accompagnait. Ils entrèrent sans frapper, bras dessus, bras dessous, apparemment dans un grand moment de complicité. Mais leur bonne humeur s’envola quand ils nous trouvèrent écroulées, en pleurs sur le canapé. Ma coéquipière prit une grosse voix pour nous sortir de notre torpeur :

— Fini de tergiverser, qu’est-ce qui se passe, bon sang ! Alina, explique-toi !

Je m’exécutai, remarquant à peine Alex, resté en arrière, qui notait tout ce que je disais. Je leur fis également écouter le message de ma mère puisqu’il me semblait qu’elle avait pris soin de ne pas expliquer quoi que ce soit en rapport avec notre histoire abracadabrantesque. Je prenais le risque de ne pouvoir justifier tous les détails de nos conversations, sachant que Marie et Alex étaient de fin limiers, mais je ne voyais personne de plus qualifié qu’eux deux pour aider ma mère.

Mon récit terminé, un silence s’installa pendant ce qui me sembla durer des heures. Mes collègues réfléchissaient à la somme d’informations, essayant d’intégrer le fait que les disparitions de mon père et de Jules étaient bel et bien liées et qu’un malade en voulait à ma famille. Mélia et moi, nous étions replongées dans nos sombres inquiétudes, indifférentes à ce qui nous entourait.

— Cet homme court après un objet qui serait un héritage que ton père a reçu à la mort de ses parents, et il aurait enlevé Jules pensant qu’il était le légataire suivant si je comprends bien ? résuma Alex en me fixant de son regard noir qui semblait tenter de lire en moi la vérité.

Je hochais la tête.

— Vous deux n’avez pas la moindre idée de ce que pourrait-être cet objet ? Il doit avoir une grande valeur pour qu’on en vienne à de telles extrémités !

— Pas la moindre idée, répondis-je à Alex, notre grand-père est mort quand papa été jeune, il avait seize ans je crois. C’était un peu un traumatisme pour lui. Il a été ensuite élevé par sa tante et jamais il ne nous parlait de ses parents…

Mélia confirma mes dires d’un clignement des yeux, seul effort qu’elle pouvait consentir sous l’effet de la panique.

Marie nous poussa à appeler ma mère pour en savoir plus. Mais cette dernière resta injoignable. Je lui laissai plusieurs messages, vocaux et écrits, afin de la prévenir que Marie et Alex étaient disposés à l’aider et à la protéger, mais qu’il fallait absolument qu’elle nous tienne au courant et qu’elle revienne par ici.

Voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus et détestant l’inaction, Alex nous promis de faire tout son possible pour nous aider et prit la direction de la porte. Il avait probablement hâte de fouiller les registres informatiques de la police pour se renseigner sur cet étrange personnage soi-disant nommé Jacques Lallemad. Je n’osai trop y penser, mais je me doutais qu’il enquêterait aussi sûrement sur ma famille. Marie resta indécise un moment, m’interrogeant du regard. Je lui fis signe de le suivre et elle s’exécuta, me laissant discrètement au passage un petit sachet de la pharmacie sur la table du salon.

***

Mélia semblait se ressaisir, petit à petit. L’aide de mes collègues pour soutenir et protéger maman n’y était probablement pas étrangère. Quant à moi, je mis plusieurs dizaines de minutes pour me décider à faire le test de grossesse, tentant de repousser l’inévitable.

Je m’y résolus finalement. Mélia attendait avec moi, fixant le bâtonnet en plastique qui nous fit patienter cinq longues minutes avant de donner une réponse. Enfin, un petit signe bleu apparu dans la petite fenêtre. Cette fois, c’était sûr, j’étais enceinte…

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