Assise sur mon volcan

chapitre 6

De l’autre côté

Jules réajustait sa cravate : il allait enfin passer la corde au cou d’Alina ! Il était sur le point d’épouser sa belle aujourd’hui, et il n’en revenait toujours pas ! « Quelle drôle d’idée de tomber amoureux d’un électron libre comme elle », lui reprochait souvent Matéo quand Jules s’épanchait auprès de lui. 

Cette jolie petite brune, un brin mystérieuse, avait attirée son attention dès qu’il avait croisé son regard vert émeraude à la bibliothèque universitaire pour laquelle il réparait les ordinateurs. Elle semblait plongée avec passion dans son énorme livre, prenant des notes à chaque page qu’elle tournait. Elle n’était pas très grande, mais malgré son petit gabarit, elle dégageait une aura qui attirait tous les regards autour d’elle.

À l’époque elle n’avait pas tout à fait vingt ans et lui en avait vingt-deux. Il n’avait pas de beau diplôme en poche, puisqu’il avait vacillé entre galère et erreurs de jeunesse depuis qu’il avait quitté l’école et le foyer à dix-sept ans. Et malgré sa récente et modeste entreprise – qui lui permettait de vivre aisément et en toute honnêteté depuis quelques mois – il complexait énormément face aux jeunes universitaires qu’il croisait lors de ses interventions à la Faculté. Il préférait jouer les coureurs auprès les jeunes femmes de son « milieu » plutôt que de risquer de se ridiculiser devant une étudiante, aussi séduisante soit-elle.

Il avait donc rougi de surprise quand l’impertinente, à qui il pensait n’avoir envoyé que des regards discrets, s’était dirigée vers lui en lui souriant et avait déposé sur son bureau un morceau de papier. Dès qu’elle avait disparu de sa vue, il l’avait déplié doucement et découvert une adresse électronique inscrite dessus à l’encre violette. Il été terriblement flatté, et ravi de son intérêt mais il avait malgré tout mis plusieurs jours (et plusieurs essais de texte) avant d’oser cliquer sur « envoyer ».

À sa grande surprise, leur correspondance s’était avérée facile. Cette jeune femme, dont le charisme l’avait fait fantasmer dès le premier regard, se révélait être une personne simple et pétillante. L’attachement profond qu’elle portait à sa famille avait fait le reste… il était tombé sous le charme en quelques semaines et ne pouvait plus passer plus d’une journée éloigné d’elle sans être complètement obsédé par son image. La naissance de leur couple et de leur relation fut progressive et naturelle, tout se passait comme une évidence entre eux ; à l’instar de l’essor de son entreprise qui décollait en parallèle, doucement mais suffisamment pour qu’il n’ait plus à complexer face à la réussite de ceux qui l’entouraient.

Il était tellement heureux, tout semblait trouver une place dans sa vie. Aujourd’hui, même si cette cérémonie ne changerait pas grand chose à leur quotidien et à leur relation, il pourrait enfin l’appeler « sa femme », et le crier à la terre entière. Il aurait enfin aux yeux du monde tout ce dont il avait toujours rêvé : une famille, et la fonderait avec une personne dont il était fou amoureux. Jules se regardait à nouveau dans la glace, il ne pouvait plus se départir de l’immense sourire un peu idiot accroché à son visage.

Avant de mettre ses chaussures, il enfila sa veste et prit en main la boîte que lui avait remise quelques jours plus tôt sa future belle-mère : elle l’avait trouvée sous l’armoire de sa chambre, après la disparition de son mari, Paul. L’ouvrant, elle avait pensé que c’était l’objet qu’il était parti chercher pour lui offrir ce fameux soir, et elle avait décidé d’en faire cadeau à Jules pour le mariage : « Même si Paul n’est plus là, tu fais parti de la famille maintenant, et je pense qu’il aurait voulu que tu ais cet objet. Je crois que c’est un héritage de son père, tu le donneras à ton fils pour honorer la mémoire de mon mari et perpétuer la tradition de sa famille ? ». Ce moment avait été plein d’émotions, une larme avait même tenté une percée sur le coin de l’œil d’Anna, une femme pourtant aussi solide qu’un roc qui ne montrait que rarement ses émotions.

Jules passa doucement son doigt sur l’objet brillant : une magnifique montre à gousset en or blanc, finement gravée d’illustrations donc la signification était assez obscure. L’attache qui permettait de la mettre sur sautoir était surmontée d’un petit mais magnifique diamant. La montre n’était pas très grande, elle tenait dans le creux de la main. Le clapet ouvert, on admirait le cadran en nacre et les deux aiguilles dorées qui traçaient dans une course lente le chemin du temps qui passe. Jules la contemplait avec tendresse : cet objet scellait un peu plus son appartenance à sa nouvelle famille. L’absence de Paul allait particulièrement leur peser à tous pour cette journée, créer une certaine ambivalence dans le tourbillon d’émotions de leur union, mais il serait un peu avec eux grâce à cette montre.

Jules s’apprêtait à refermer le clapet pour ranger cet inestimable héritage dans la poche de sa veste quand soudain, la glace qui protégeait les aiguilles disparue. Il pensa avoir brisé le précieux objet, mais ne savait pas par quelle manipulation. Cette scène inexplicable le fit paniquer, il ne savait plus quoi faire, comment réparer ? Il se frotta les yeux, en vain, ce n’était pas un rêve. Comment avait-il bien pu briser le plus magnifique présent qu’on lui ait jamais offert, sans même s’en rendre compte ? Il se sentit soudain absolument indigne de le posséder. Le souffle court, il releva la tête et réalisa que son reflet dans le miroir face à lui avait disparu. Était inscrit en lettres rouges sur la glace : « Aujourd’hui est un grand jour ! Tourne l’aiguille des minutes de deux tours vers la gauche ». Tout ceci était vraiment trop étrange pour un homme aussi terre à terre que Jules. Pourtant, il considéra la requête, ne sachant que penser de cette apparition… un message de Paul ? Dans le doute, et parce qu’il n’était encore pas tout à fait certain d’être éveillé, il décida de suivre les instructions.

En quelques secondes, il se retrouva projeté à travers un vortex. Il n’avait plus aucun contrôle sur son corps, tous ses membres étaient totalement raidis. Autour de lui le spectacle était magnifique : sur un fond noir, des milliers d’étoiles dansaient, projetant leur douce lumière dans des filaments dorés ; mais la vitesse qui aspirait Jules ne lui laissa pas le temps de profiter du paysage.

Finalement, il atterri durement sur le sol, le dos contre le miroir posé au milieu d’une pièce qui lui était totalement étrangère. Le changement soudain de luminosité lui brûla les yeux et il mit quelques secondes avant de pouvoir observer ce qui l’entourait. Guère plus grand qu’un placard, l’endroit contenait un mobilier digne d’un appartement complet : en plus du miroir sur lequel il était appuyé, se trouvait d’un côté un lit et une baignoire sur pied, et de l’autre, un âtre duquel une étrange fumée s’échappait. Le miroir trônait, tel un objet de culte, au milieu d’un cercle de marbre, le reste de la pièce était entièrement recouvert de magnifiques lattes de bois précieux. L’endroit était baigné d’une lumière dont la source était énigmatique puisqu’aucune fenêtre ne donnait sur l’extérieur et qu’aucun luminaire n’était apparent.

Pour compléter l’étrangeté de la scène, une femme d’une cinquantaine d’années se trouvait face à lui, les larmes aux yeux. Elle tenait dans ses mains une montre à gousset quasiment identique à celle qu’il manipulait quelques minutes plus tôt, hormis sa couleur dorée. Se souvenant alors de la raison de son aventure, Jules se retourna et tenta de retrouver la montre de Paul, en vain. Il ne vit que les lambeaux de sa veste, déchirée par cet étrange voyage, éparpillés autour de lui.

« Alors, c’est donc vrai, les Dieux m’ont offert ce miracle, tu as traversé seul, c’est extraordinaire ! »

Elle avait parlé sans s’adresser à personne, mais ses grands yeux bleus ne quittaient pas Jules, affichant l’incrédulité, la gratitude et un bonheur incommensurable, tout en même temps. Elle laissait ses joues se couvrir de larmes, mais n’osait apparemment pas s’approcher de l’homme affolé assis sur son carrelage.

— Qui êtes-vous ? Qu’est ce que je fais là ? Laissez-moi rentrer ! Laissez-moi retrouver Alina ! Je dois y retourner, je me marie aujourd’hui…

Jules était comme paralysé par la terreur, il cédait entièrement à la panique. Ces pensées se bousculaient, tout comme l’avaient fait les quelques mots qui étaient sortis de sa bouche : « ce cauchemar est totalement irréaliste : il faut que je me réveille, j’ai trop à faire aujourd’hui ! »

— Oh, Jules, si tu savais ! J’ai attendu tant d’années, je peux encore patienter pour te serrer contre moi, mais je ne peux pas te renvoyer de là d’où tu viens. Tu n’aurais jamais dû y aller, tu aurais dû naître ici ! Tu comprendras mieux demain, pour le moment, tu dois te reposer, la traversée t’aura vidé de tes forces.

Tendant la main vers le lit, elle le regardait.

— Je dois aller me marier, on m’attend je vous dis, laissez moi partir. Jules se leva, menaçant.

— As-tu entendu, Jules ? Tu es chez toi ici, il faudra te résoudre à rester.

Elle se tut un instant, lui posa une main tremblante d’émotion sur son épaule pour le réconforter. Puis elle reprit, la voix pleine de compassion :

— Mais rassure toi, je te laisserai le temps de la transition regarder dans le miroir celle que tu aimes, et lui dire adieu… tu dois être bouleversé, je suis désolée…

Jules ne parlait pas. Il était complètement dépassé, et fixait la main posée sur son épaule de ses yeux exorbités. Visiblement, il ne comprenait pas un mot de ce que lui déblatérait cette inconnue.

Voyant son désarroi, elle décida de s’éclipser pour le laisser reprendre ses esprits. Elle ne craignait pas qu’il s’enfuie puisqu’il n’était pas passé par le miroir originel. Par chance il resterait coincé par la magie dans cette pièce suffisamment longtemps pour qu’elle puisse lui raconter toute l’histoire et le convaincre qu’il était la clef pour sauver leur monde, un destin bien plus glorieux que tout ce qu’il pouvait imaginer.

Le jeune homme était comme en transe, son cerveau refusait d’intégrer la réalité qui se présentait à lui. Il se retourna et posa son front brûlant sur la surface fraîche du miroir. Les larmes qui commençaient à couler doucement sur ses joues embuèrent la vitre. Avant que le miroir ne soit totalement recouvert, il ouvrit les yeux et la vit. Alina souriait en se regardant dans le miroir, puis se levait de la coiffeuse et se dirigeait vers la porte de la chambre ou sa mère l’attendait. Elle était tellement belle dans sa robe de mariée. Encore plus qu’à l’ordinaire, même s’il n’aurait jamais pensé que ce soit possible.

Il aurait voulu lui parler, mais comment faire à travers cette vitre ? Il était impuissant, et elle était sur le point de quitter la pièce pour partir à la cérémonie. La colère et la furie le prirent. Il voulait la rejoindre, il voulait la toucher. La rage avait tellement transformé son visage qu’il était méconnaissable. Ses yeux étaient injectés de sang, ses mâchoires serrées. Sa carrure impressionnante ajoutée à son apparence de fou furieux le rendait absolument effrayant. Il était inconcevable qu’il lui dise adieu. Transporté par l’image de sa belle, il se releva, recula pour prendre son élan et lança son poing de toutes ses forces dans le miroir. Celui-ci n’oscilla pas d’un pouce… Jules fut alors soufflé par une douleur fulgurante, partant de son bras, elle irradia tout son corps. Dans un cri de souffrance, il perdit connaissance.

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