Assise sur mon volcan

chapitre 5

Le voyageur des miroirs

Cette impression de lourdeur ne me quittait pas, j’étais épuisée et nauséeuse. Le choc psychologique de la disparition de Jules était tellement intense qu’il avait un retentissement sur la totalité de mon corps et de mon esprit. Je ne me savais pas aussi faible, c’était inédit et intenable pour moi de ne pouvoir contrôler la situation par la simple force de ma volonté.

Je pris tout de même le temps de lire le second ouvrage que m’avait transmis ma mère. Mais le mode d’emploi supposément caché dans ce roman d’aventure et le rapprochement avec mon histoire n’étaient toujours pas évidents pour moi. Je me sentais à nouveau incapable et pathétique, mais il fallait que je tienne bon, j’étais la seule à pouvoir aider Jules. Faire marcher les quelques neurones qui n’avaient pas été engourdis par ma fatigue chronique allait être un vrai défi et j’étais à deux doigts de jeter l’éponge.

J’attrapais avec peu de conviction mon nouveau cahier déjà bien gribouillé et un stylo quand mon téléphone bipa pour m’indiquer l’arrivée d’un sms :

«  Salut, Al, c’est Marie ! …

Quelle peste, elle sait pourtant que je déteste qu’on m’appelle « Al » !

« Comme promis, je te tiens au courant : Alex s’est mis en tête de passer te voir en fin de journée pour son « enquête ». Mets ta plus belle nuisette ma chérie, c’est le moment de te la jouer princesse abandonnée ! »

Je décelais une pointe de jalousie dans le ton de son message, mais je n’avais pas l’esprit à analyser les sentiments de ma partenaire ; j’étais plutôt affolée à l’idée de devoir rejouer cette journée horrible en détail. C’est pourtant ce qui m’attendait si Alex avait en tête de faire un interrogatoire en bonne et due forme…

« Salut Mar… merci de m’épargner la surprise de la visite, je ne suis pas en état en ce moment… et je ne serais pas contre un peu de soutien, si tu pouvais passer « par hasard » en même temps qu’Alex… »

J’appuyai sur la touche « envoyer ». Je savais par avance que Marie ne répondrait pas à mon message mais qu’elle serait là, pour moi, ou pour Alex… mais de toute façon je pourrais compter sur sa présence et son sens de l’humour pour alléger la situation et raisonner Alex sur l’utilité d’une enquête.

Soulagée, je me traînais jusqu’à la salle de bain, bien décidée à tout mettre en œuvre pour retrouver la forme d’ici au soir, tout du moins en apparence.

DRIIIIIIIIIII

L’interphone ? Oh, non ! Ne  me dites pas qu’il a finalement décidé de venir ce matin, je ne suis pas présentable, pas prête et pas accompagnée.

J’angoissai épouvantablement à l’idée de devoir affronter Alex seule, dès le matin, sans m’y être préparée. Ses interrogatoires étaient souvent très efficaces mais terriblement difficiles pour les témoins et les victimes (pour les coupables aussi, mais qui s’en formaliserait ?). Et puis, je tenais au peu de dignité qu’il me restait, personne ne devait me voir attifée de la sorte.

J’hésitais à aller répondre à l’interphone quand j’entendis frapper directement à la porte de l’appartement. Je restai plantée là, incapable de prendre une décision, mon corps tremblant et les larmes aux yeux.

Pa-thé-tique

— Alinaaaa, arrête de te planquer, je sais que tu es là ! cria sur le palier la voix de ma sœur.

— Désolée, j’étais sur le point de prendre ma douche quand tu as sonné, m’excusai-je en ouvrant la porte, soulagée et surprise par cette visite. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Si tu me faisais entrer, je t’expliquerais peut être ?

— Oui, pardon.

Je m’écartai pour ouvrir complètement la porte et l’invitai à rejoindre directement dans le salon. Elle avait troqué la robe de soirée de l’avant veille contre un jeans serré, coupé et effiloché sur la cuisse gauche et le genou droit, et un large t-shirt noir avec un symbole anarchiste dessiné en rouge sur le torse. Même rouge coordonné à la grosse ceinture en similicuir qu’elle portait à la taille et aux boots usées dans lesquelles elle marchait. Peu importait sa tenue, sa longue silhouette fine lui permettait tout, même habillée d’un sac de jute elle serait superbe. Le tout était assorti d’un maquillage charbonneux très prononcé qui faisait ressortir ses yeux vert, probablement le seul trait physique que nous avions en commun.

— Et ben, t’es à l’ouest à ce point que tu en perds tes bonnes manières ? s’offusqua-t-elle en se jetant sur le canapé. Je voudrais bien boire un petit quelque chose, qu’on puisse discuter de ton chéri parti dans le deuxième monde !

Je bafouillai quelques interjections, hoquetant sous la surprise de sa réplique et lui demandai finalement ce qu’elle voulait boire. Je me dirigeai ensuite vers la cuisine, encore toute engourdie par la stupeur.

Je suis en pleine hallucination ou ma sœur est devant ma porte, au courant de toute l’histoire, avec l’air d’en savoir plus que moi au sujet de la disparition de Jules ?

— Comment es-tu arrivée jusque là ? Lui lançai-je depuis la cuisine, m’activant à préparer sa boisson chaude.

— Comme d’habitude, je me suis débrouillée, stop, bus, tout ça …, me répondit-elle tout naturellement, comme si faire une vingtaine de kilomètres seule, à quinze ans, sans être véhiculée était d’une simplicité enfantine ; particulièrement dans notre région où les transports en commun ne sortent quasiment pas du centre ville et ne pointent jamais leur nez dans le village de mes parents.

— J’aurais pu venir te chercher tu sais ? Lui dis-je en revenant avec un bol fumant qui rependait une douce odeur de chocolat dans tout l’appartement.

— Dans cet état ? Persifla-t-elle en me toisant de la tête aux pieds.

Je suivais la direction de son regard, et ne pouvais pas contester que mon état était assez pitoyable. J’avais tout juste trouvé la force d’enfiler un vieux t-shirt de Jules, troué en plusieurs endroits, avant de m’endormir la veille ; et mes cheveux étaient emmêles et tous frisottés, formant un halo de bouclettes désordonnées autour de mon visage. Je n’avais plus de trace de maquillage sur le visage, mais les énormes cernes qui entouraient mes yeux auraient pu laisser penser le contraire, et mon teint verdâtre n’arrangeait rien à mon apparence.

— Merci, tant de prévenance me touche, grognai-je. Bref, à moins qu’il y ait une urgence absolue à ta présence, ça aurait pu me laisser le temps de prendre une douche, et de retrouver une apparence présentable !

— Il y a urgence pour Jules, et comme je l’aime bien, j’ai décidé de t’aider, répondit Mélia en s’accrochant très fièrement un air mystérieux.

— Ok, il y avait quoi d’écrit dans les notes de maman ?

Mon cerveau marchait décidément très lentement, et j’avais mis un certain temps à comprendre qu’elle avait lu le carnet de notes dont je lui avais révélé l’existence la veille. J’étais tout de même assez surprise du revirement si rapide de comportement de Mélia : elle gardait habituellement une attitude détachée par rapport à tout ce qui se passait autour d’elle et tenait précieusement à sa réputation de pragmatique révolutionnaire. Le changement était radical :

— Toi d’abord ! Tu as lu les livres au moins ? Moi je n’en ai eu qu’une rapide interprétation dans le cahier de maman, je suis curieuse d’en savoir plus ! Mais si tu pouvais m’épargner plus de lecture, j’y ai déjà passé ma nuit !

La nuit ?! Soit elle s’ennuie vraiment pendant ses vacances seule à la maison, soit elle a pris cette histoire très à cœur… en tout cas, elle a l’air d’avoir étudié ça sérieusement et quelques neurones de plus ne seront pas de refus !

Je lui fis un rapide résumé de la légende des deux mondes et attendis sa réaction :

— Ok, je vois le recoupement : les deux mondes opposés, et les passages sont les miroirs à priori – jolie métaphore avec l’image des âmes inversées, balèze ce Prophétiseur ! – et si je me souviens les notes de maman, il y a une histoire de « miroir originel », ça serait la porte des « gardiens » ?

— C’est ce que j’en ai déduit aussi, mentis-je pour ne pas montrer que ma faiblesse intellectuelle ne m’avait pas permis d’en arriver à de si simples conclusions.

— Et le second livre ? Me pressa-t-elle.

— Il parle d’un explorateur et raconte ses aventures de voyages entre plusieurs mondes à travers des miroirs. Il prend sa clé en main, se place devant le miroir, et là il voit un autre homme, avec une clé également, qui prend la place de son reflet dans la glace. Il actionne sa clef et BAM ! il atterri dans le nouveau monde, mimai-je avec de grands gestes.

— Ok, tout ça est encore plus précis, c’est super, on avance ! Réagit-elle, enthousiaste.

— Oui, sauf que c’est un roman d’aventure, en quoi cela va-t-il nous aider ? Boudai-je.

Elle souffla d’exaspération :

— Arrête ton pessimisme, il y a des recoupements. C’est forcément que le fond de l’histoire a été puisé dans la réalité, comme la plupart des romans de fiction !

Quelle ironie, c’est moi qui joue la pessimiste et Mélia-la-torturée qui tente de me motiver !

— Je pense qu’il faut se concentrer sur le processus de voyage qui est décrit, c’est là qu’est la solution, continua ma sœur. Ils expliquent autre chose sur le voyage « inter-mondes » ?

— Tout ça lui a été légué par son père, avec un mode d’emploi et des précautions particulières, deux en fait ! La première : partir absolument du Miroir Ancestral et non pas de n’importe quel miroir. Sinon dans l’autre monde, il resterait coincé près du miroir d’arrivée et serait tributaire de son homologue/opposé pour rentrer. Et la seconde, la plus importante, ne pas rester plus de trente jours. Au-delà la transition s’accomplirait et il deviendrait citoyen lambda du deuxième monde, sans plus aucun pouvoir et ni possibilité de rentrer.

— Wahou ! je comprends mieux pourquoi maman a noté juste le titre du livre et n’a plus rien écrit après, réagit-elle, pensive.

Tout en racontant l’histoire à voix haute, j’avais compris que mon père avait parlé de transition et ma mère m’avait révélé le délai d’un mois, d’où son désespoir à la lecture de ce livre : papa ne rentrerait jamais.

Mais d’autres détails m’échappaient. Je voyais quasiment les engrenages tourner dans le cerveau frais de ma sœur, qui semblait démêler tout ça beaucoup mieux que moi et j’attendais qu’elle me révèle à nouveau l’évidence que je n’arrivais pas à saisir.

— Résumons, réfléchit-elle à voix haute, il existe deux mondes. De chaque côté, il y a des gardiens qui se transmettent le secret et des pouvoirs de père en fils – c’est d’un sexiste ! et les filles dans l’histoire ? – Ils se transmettent aussi une clé et un miroir magique d’où sont contrôlés les voyages. Si un voyageur passe par un autre miroir que « l’originel », il est coincé de l’autre côté et doit attendre que son opposé fasse une manœuvre de retour, tout ça dans un délai d’un mois.

Elle prit encore un moment pour réfléchir mais je m’agaçai, perdant espoir subitement :

— Tout ça est d’un farfelu, j’ai vraiment du mal à croire que ce soit vrai …

— Et qu’est-ce qui t’a fait penser le contraire à la base ? Me demanda-t-elle comme si elle connaissait déjà la réponse.

— Les messages de Jules, répondis-je en baissant les yeux, honteuse de douter encore, malgré la promesse que je lui avais émise après son dernier message.

Affichant un grand sourire de triomphe et l’excitation d’une gamine :

— J’en étais sure ! Il t’a dit quoi ?

— Pas grand chose, qu’il voulait que je l’aide, que je ne baisse pas les bras, lançai-je sans participer à son enthousiasme…. J’aurais besoin de lui parler encore, j’ai hâte que maman me ramène les ingrédients pour la décoction.

— Ha oui, la potion pour parler à travers les miroirs… Et elle rentre quand ? Demanda-t-elle sur un ton pincé.

Elle a étudié le grimoire de magie et a déjà fait le recoupement avec la communication inter-mondes… elle m’impressionne !

— Je ne sais pas exactement, elle m’a dit qu’elle m’enverrait un mail tous les jours pour me tenir au courant, je vais voir s’il y a du nouveau. Et puis, il faut que je la prévienne que tu es à ici, qu’elle ne panique pas en essayant de te joindre en vain à la maison.

— Ça lui ferait les pieds pourtant !

Elle a changé d’attitude par rapport à moi, mais apparemment, elle en veut toujours à maman…

J’allumai l’ordinateur, calé sur une tablette aménagée au milieu de la grande bibliothèque, et regardai avec désespoir les nouveaux quatre-vingt-cinq messages qui avaient envahi l’écran.

— Trop fort, ria Mélia par dessus mon épaule, les gens veulent tous t’envoyer du réconfort. Quelle bande de gros nazes ! En tout cas, on peut dire que la nouvelle à fait le tour de la région, voire même au-delà.

Je poussai un gros soupir et pris un ton blasée :

— Oui, et le pire, c’est que par correction, je suis censée répondre à tout le monde.

— On s’en tape de la correction, t’as d’autres chats à fouetter ! Regarde, là, un message de maman ! Pointa-t-elle subitement l’écran.

De : anna.german@lesartistesducentre.org
A : alina.german@gdmail.com

Objet : nouvelles du jour

Date : 16 juillet à 12:25

Bonjour Alina,

Les choses avancent bien du côté des ingrédients. Avec l’aide de Mariella (la vendeuse de la boutique dont je t’ai parlé), tout devrait être prêt d’ici trois ou quatre jours.

De mon côté, j’ai relancé les recherches pour retrouver celui qui a fait traverser ton père, son Être Opposé (tu vois de quoi je parle si tu as lu le premier livre ?). J’avais déjà une piste à l’époque, mais j’avais laissé tombé, pensant qu’il était probablement coincé et bien malheureux lui aussi…

Mais j’ai du nouveau : j’ai trouvé quelqu’un qui le connaît, et ce n’est pas de bon augure !

Je suis inquiète, il semblerait qu’il soit là de son plein gré, que tout était calculé. Mon contact me dit qu’il est au courant pour Jules. Je pense qu’il va essayer de nous empêcher de le ramener…

Je me lance sur sa piste et j’essaie de le retarder. Continue sans moi pour le moment, avec mes notes, les livres et ton esprit beaucoup plus affûté aux enquêtes que le mien, tu devrais avancer rapidement ! J’essayerai tout de même de te tenir au courant quotidiennement, mais je ne peux rien te promettre.

Mariella jouera les coursiers : quand tout sera réuni, elle te l’apportera et t’aidera dans tes recherches. En tout cas, elle me l’a promis, même si je ne sais plus vraiment à qui je peux faire confiance, vu les événements récents dans le coin.

S’il te plaît, prends soin de ta sœur, je ne sais plus quoi lui dire pour la rassurer et la protéger de tout ça …

Bisous

Maman

A la lecture de ce message, Mélia et moi nous regardions, la même inquiétude inscrite sur le visage. Notre mère n’avait pas l’âme d’une aventurière et cet homme semblait dangereux, et s’il s’en prenait à elle également ?

Je me repris rapidement pour rassurer ma sœur :

— Il est déjà 13 h  et nous n’avons pas mangé, tu veux grignoter quelque chose ?

Je me dirigeai vers la cuisine, ouvrai le frigo, la laissant toujours plantée et paniquée devant l’ordinateur :

— Il y a un plat de lasagnes que j’avais préparé pour Jules, parce que j’étais sure qu’il aurait un petit creux en rentrant du mariage.

J’essayais de distraire Mélia en la faisant sourire au souvenir de l’énorme appétit jamais satisfait de Jules, mais ma voix se brisa et les larmes me montèrent aux yeux dès que le prénom de mon fiancé traversa mes lèvres. C’est probablement ce qui fit sortir ma sœur de sa torpeur :

— huuum, oui, tu sais bien que j’adore les lasagnes, c’est la recette de maman ? demanda-t-elle en me prenant le plat des mains et en m’adressant un clin d’œil. Va te refaire figure humaine pendant que je fais réchauffer ça et que je mets la table.

Décidément, j’avais vraiment bien fait de la mêler à tout ça, elle était d’un soutien tel que je ne l’avais imaginé.Merci, Mélia, lui lançai-je accompagné d’un regard de gratitude. Je me dirigeais vers la salle de bain et criais :

« Au fait, on va avoir la visite de la police tout à l’heure ! »

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