Assise sur mon volcan

chapitre 4

La légende des deux faces du monde

Je me réveillai en sueur à 5 h du matin, agacée que mon corps ne soit pas plus coopératif à mon envie de découvrir les indices qui me ramèneraient Jules. J’avalai trois expressos d’affilée.

Beurk, qu’est ce que c’est mauvais ! Verdict : je déteste toujours autant le café !

Je retins de justesse une nausée violente que l’amertume du café avait soudain déclenchée. Je pris ensuite une grande bouteille de soda light et je m’installai dans mon coin lecture, dans le salon, avec le livre commencé plus tôt dans la nuit.

L’histoire semblait être au départ un conte pour enfants, ou le texte fondateur écrit par un gourou pour remplacer la Bible dans sa nouvelle religion. La lecture en était plutôt facile et je le terminai en à peine deux heures, malgré l’acharnement de mes paupières à vouloir absolument se fermer. Je n’étais pas pour autant plus avancée sur la compréhension de la situation. Je décidai tout de même d’en rédiger un résumé pour avoir les idées claires sur ce que je venais de lire :

 « Au début du monde, chaque être vivant naissait en même temps que son inverse. On les appelait les  » Êtres Opposés « . Non pas un gentil et un méchant. Simplement, chacun possédait les qualités qui faisaient défaut à l’autre, équilibrant ainsi la grande balance de l’Univers en créant pour chaque chose son opposé. Bien sûr, Dâme Nature ne les rassemblait pas à un même endroit du monde : il ne s’agissait pas de les regrouper, elle maintenait simplement de cette façon l’équilibre de la Vie sur Terre. L’harmonie régna ainsi longtemps sur les différents continents même si la complexité de la nature humaine était difficile à cerner et à gérer pour la Déesse.

Malheureusement, les humains étaient moins sages que la majorité des êtres vivants, refusant de se laisser porter par l’existence sans comprendre. Leur conscience du monde était très poussée et ils finirent par découvrir ce phénomène. Une partie d’entre eux se mit en tête de retrouver leur Être Opposé. Ainsi, un mouvement de pensée se répandit dans tous les peuples du monde, vaticinant que les Dieux voulaient les réunir, et que se retrouver leur permettrait d’accomplir leur destin. De grandes campagnes se mirent en marche et beaucoup rencontrèrent finalement celui qu’il cherchait. Ces bienheureux vécurent alors en absolue communion, puisqu’ils se complétaient parfaitement. »

Hum, c’est bien connu, les contraires s’attirent…

Pff, quel cliché !

On se croirait dans un de ces films à l’eau de rose où les midinettes cherchent leur prince charmant, l’Unique Âme Sœur.

Cette pensée me fit sourire. En imaginant toute la population prise subitement du complexe du Prince Charmant, cela me fit même rire. Puis, reprenant mon sérieux, je continuai ma synthèse :

« Mais un problème de taille résulta de ce délire collectif. Des centaines d’hommes et de femmes, dont l’être « destiné » était du sexe opposé (ce n’était pas systématique), se mirent en couple et fondèrent une famille. Malheureusement, ce qui leur semblait une bénédiction menaçait en fait gravement l’équilibre du monde. La Déesse n’arrivait pas à créer d’Être Opposé aux enfants issus de ces unions, comment pouvait-elle alors encore contrôler la situation ? L’affaire devenait d’autant plus critique que ces unions se multipliaient au fur à et à mesure que la rumeur de leur bonheur idyllique se répandait. La Déesse paniquait : sans que les humains ne s’en rendent compte, leur univers commençait à se désagréger par leur faute.

Le Sage du Destin – qui n’intervenait que très rarement dans les affaires de Dâme Nature, préférant se consacrer à la création de nouveaux univers et de créatures pour les peupler – décida exceptionnellement, sous les supplications de la Déesse, de lui venir en aide.

Il édifia alors un nouveau monde, identique et relié au premier par une balance énergétique. Ainsi, il sépara les Êtres Opposés et les fit vivre chacun dans un monde, faisant du même coup disparaître les enfants « hybrides ».

Dâme Nature souhaitant trouver une solution pour ne pas traumatiser cette génération d’humains qui se trouvaient ainsi punis par les Dieux sans comprendre leur sort, elle alla quérir l’aide de la Protectrice des Âmes pour qu’elle leur efface tout souvenir de cette histoire et qu’ils puissent à nouveau vivre en paix. Elle pouvait alors continuer en toute quiétude de créer à chaque être son opposé, en prenant bien soin à ce que chacun apparaisse dans un monde différent et pouvait ainsi se reposer sur cette douce routine harmonieuse.

Le Prophétiseur, fils du Sage du Destin et de Dâme Nature, avait suivi cette histoire de loin, en se faisant tout petit. Ce jeune Dieu, pas encore assermenté, avait soufflé aux humains l’idée de se réunir entre opposés. Il se sentait donc responsable de ce qu’ils subissaient. Il trouvait ses parents radicaux et injustes : pour lui, ce changement aurait créé un nouvel équilibre entre les Dieux et leurs « créatures », laissant les humains être leurs propres maîtres et non plus les marionnettes des Êtres Supérieurs.

Il décida donc, en cachette de ses aînés, de protéger deux enfants « hybrides », d’en envoyer un dans chaque monde et de leur permettre de transmettre le secret à leur lignée. Il créa une formule qui reliait les deux mondes et des portes magiques pour contrôler les passages dont il confia la garde à ces enfants. Chacun possédait la clé qui ouvrait les passerelles et ils pourraient ainsi, eux et leurs descendants, voyager d’un monde à l’autre pour que tous évoluent avec les mêmes chances et que le lien ne soit pas rompu.

L’équilibre des deux mondes ne serait pas mis en péril aussi longtemps que la règle que le jeune Dieu avait mise en place serait suivie : chaque fois qu’une personne passe la porte, son opposé la passe aussi. Grâce à de subtiles manœuvres du jeune Dieu, les lignées des gardiens de chaque monde devenaient automatiquement les Êtres Opposés les uns des autres aux yeux de la Balance créée par le Sage du Destin. Ainsi, l’existence de ces Êtres pouvait rester secrète jusqu’à ce que s’accomplisse la prophétie : « Un jour, la Balance s’écroulera et les deux mondes ne devront plus faire qu’un, pour que tous survivent. Seule l’union de deux Êtres Opposés, du sang des gardiens, pourra sauver l’espèce humaine et l’affranchir des Dieux. »

C’était en tout cas ce que le pouvoir du Prophétiseur lui avait révélé, mais il ne pouvait évidemment pas en parler à ses pairs, bien trop vaniteux pour accepter que des Êtres Inférieurs n’aient plus besoin d’eux. » 

Mouais, c’est une jolie histoire, mais c’est quoi le rapport avec les miroirs et les disparitions ?

Même après cet exercice d’écriture, j’étais toujours autant dans le flou. Je décidai ensuite de prendre un petit déjeuner plus équilibré que du café accompagné de soda, tout en relisant plusieurs fois mon résumé. J’essayai de faire le parallèle entre cette histoire et ce qu’avait écrit Jules, mais sans succès. J’entrepris alors de me remémorer tous les détails que m’avait racontés ma mère sur ses discussions avec mon père et sur ses recherches. Je pris un papier et tentai de noter les mots incompréhensibles qui avaient constellés son discours de la veille : âme originelle, miroir de transition ? Mais la fatigue me harcelait de nouveau, je n’arrivais plus à rassembler mes souvenirs. Cette fois, je décidai d’arrêter de lutter contre le sommeil, dans l’espoir de retrouver les idées claires à mon réveil, et je partis m’allonger quelques heures.

***

Je me réveillai à midi, pleine de courbatures et avec la tête qui tournait.

Les sensations d’un lendemain de fête trop arrosée. C’est quand même un comble d’avoir la gueule de bois sans avoir même goûté une gorgée du bon champagne qui devait être servi après la cérémonie.

Le sommeil n’ayant pas été aussi réparateur que je l’espérais, j’appelais ma mère. Je composais d’abord le numéro de la maison :

— Allo, répondit la très reconnaissable voix douce et cristalline de ma sœur.

— Bonjour Mélia, je cherche à joindre maman.

— Je vais bien merci de demander, j’imagine que toi c’est pas encore la forme vu ton comportement et ta voix aussi claire que celle d’un chanteur de hard-rock ?

— Oui, désolée, c’est pas la forme, comme tu dis. Mais bon, ça peut se comprendre, non ? Maman n’est pas là ?

— Non, elle est partie à la première heure, répondit-elle, agacée. Tu peux essayer de la joindre sur son portable, mais elle m’a dit qu’elle avait une très longue route à faire, donc c’est pas dit qu’elle te réponde. Me demande pas ce qu’elle fabrique, elle n’a pas pris la peine de me renseigner. Tout juste de me donner quelques billets pour remplir le frigo, conclu-t-elle, tentant de ne pas laisser entendre que sa voix se brisait sous le poids de l’émotion.

— Je suis désolée. Si tu te sens trop seule, tu sais que ma porte est toujours ouverte pour toi, proposai-je, très mal à l’aise qu’elle subisse tout ça.

— Mouais, mais non ! Suis pas d’humeur à te soutenir dans ta déprime ou dans les folles recherches de ton « ex-futur-mari ». Je vais me débrouiller, comme d’hab !

— Comme tu veux, si l’absence de maman se prolonge et que tu as besoin de quoi que se soit, n’hésite pas à m’appeler.

— C’est ça, et si un jour vous vous réveillez et que vous revenez dans le monde réel toutes les deux, vous me faites signe… ciao !

Elle me raccrocha littéralement au nez. Mais je n’étais pas en colère après elle. Je comprenais petit à petit qu’elle avait grandi comme ça, quasiment seule et que son cauchemar avait probablement en partie pris fin l’année dernière, quand ma mère avait arrêté les recherches. Et là, tout recommençait. A cause de moi.

J’étais, par contre, assez énervée après ma mère : où était-elle partie, alors que j’avais tellement besoin d’elle ?

Je composai le numéro de son téléphone portable, qui fut décroché beaucoup plus vite que je ne m’y attendais. Je n’entendis d’abord que les sons de la voiture : l’autoradio dont on baissait le volume, le moteur en bruit de fond, et la circulation sur la route tout autour.

— Allo, Alina ? cria ma mère, essayant de couvrir tout ce brouhaha.

— Oui, maman, t’es où ? Qu’est ce que tu fabriques ? La houspillai-je comme une enfant.

— Je t’ai dit hier que je partirai à la recherche des ingrédients dont tu as besoin pour la concoction. Tu crois que ça se trouve au supermarché du coin ? me répondit-elle sèchement. Je ne veux pas que tu rentres en contact avec ces gens, c’est un milieu particulier, ça pourrait être dangereux.

— Mais …

— Pas de « mais » ! Moi, ils me connaissent, me coupa-t-elle, j’ai un contact sur place qui m’aidera. Par contre, ça risque de prendre au moins une semaine.

— Tant que ça ? m’exclamai-je, abasourdie.

— Faire pousser des fleurs de noël en plein mois de juillet, en une semaine, je trouve que c’est plutôt rapide moi ? me répondit-elle durement.

Oui, vu sous cet angle, évidemment …

— Allez, concentre toi sur les livres, et à mon retour, je suis persuadée qu’on trouvera la clé de toute cette histoire, fini-t-elle de me rabrouer sur un ton qui montrait que c’était mon tour d’être la petite fille capricieuse.

— Justement, j’ai lu le premier livre, mais ma mémoire est complètement embrumée, peux-tu me rappeler les mots mystérieux dont tu m’as parlé hier ? la questionnai-je, me souvenant de la raison de mon appel.

— Je ne t’ai pas laissé mon calepin ? oh, mais quelle tête en l’air je fais !

— Je ne te le fais pas dire, lui répondis-je en rigolant.

— Sous mon lit, dans une boîte à chaussure, avec le gros livre de magie il y a un petit calepin, j’y ai noté les phrases de ton père, entre autres…

— Au fait, j’ai encore eu un message de Jules, me rappelai-je subitement.

Décidément, la fatigue a vraiment un effet dévastateur sur ma mémoire et ma capacité de réflexion !

— Fais attention, tu vas finir par être aussi étourdie que ta mère, railla-t-elle. Que disait-il ?

— Qu’il était de l’autre côté du miroir, rien de bien nouveau quoi…

— En effet, répondit-elle, déçue. Ton Jules, c’est pas l’homme le plus loquace de la terre ! Je te laisse avant de me faire arrêter par la police ou d’avoir un accident. On se tient au courant, par mail si tu veux bien, et quotidiennement si possible.

— Ok, bisou !

Encore une conversation vite écourtée !

Peu motivée par l’envie de sortir de chez moi, même pour me rendre chez mes parents, je décidai de rappeler ma sœur : quitte à la mêler à tout ça, autant commencer maintenant !

— Je t’avais dit qu’il y avait peu de chance qu’elle réponde… dit-elle directement en décrochant.

— Et pourtant, elle a décroché et je lui ai parlé.

Nananère, j’ai l’impression d’avoir encore 10 ans, mais qu’est-ce que j’aime lui clouer le bec comme ça, des vraies taquineries de sœurs !

— Mais là, c’est toi que je cherchais à joindre.

— Qu’est ce que tu me veux ? répondit-elle sur la défensive.

— Maman a oublié de me donner un truc hier, et là, j’ai pas le courage de venir le chercher, donc…

— Et comment veux-tu que je te l’amène ? Vous avez tous l’air d’oublier que je n’ai que quinze ans ! explosa-t-elle.

Je l’imaginais rouge de colère, les larmes aux yeux d’être si peu considérée, j’en avais mal au cœur. Mais je ne pouvais pas laisser paraître ma compassion avant d’avoir obtenu ce que je voulais, je serrai les poings et continuai sur le même ton cassant :

— Si tu m’avais laissé finir ma phrase, je t’aurais expliqué que j’avais juste besoin que tu me lises quelque chose. Après, j’ai cru comprendre que tu ne voulais pas être mêlée à tout ça, alors je ne t’en demanderai pas plus.

— Qui a dit que je ne voulais pas « être mêlée à tout ça » ? Vous faites votre truc dans votre coin, vous ne me demandez pas mon avis, et personne ne m’explique rien… alors j’en tire des conclusions, c’est tout !

— Très bien, dans ce cas, tu veux bien aller ouvrir la boîte à chaussures qui se trouve sous le lit de maman s’il te plaît ?

J’étais contente, j’avais réussi à la faire sortir un peu de sa défiance et de son opposition en pariant sur son esprit de contradiction. Elle devait être tellement frustrée d’être laissée à l’écart ! Maman sera probablement furieuse quand elle l’apprendra, mais je persiste à penser que Mélia sera d’une grande aide et que c’est mieux pour elle d’être enfin dans la confidence.

— Ouvert ! S’exclama-t-elle comme si elle avait accompli un exploit. Waouh, il y a un sacré paquet de petites fioles pleines d’herbes, tu crois que ça se fume ?

— Je serais toi, j’éviterais : c’est ces plantes qui ont envoyées maman à l’hôpital quelques semaines après la disparition de papa ! Cherche plutôt un petit calepin, j’ai besoin des notes de maman sur les messages que lui a envoyés papa.

— Hein, quoi !?

Entre le chuchotement et le hurlement, comme coincé dans sa gorge, le son de sa voix laissait paraître le malaise, et l’incrédulité que lui avait causée mon allusion à des communications avec notre père. Je regrettai immédiatement d’avoir été aussi directe :

— Je te promets, je ne suis au courant que depuis hier. Maman a apparemment reçu des messages de papa, ils ont parlé par miroirs interposés… je sais, c’est bizarre, dis-je pour interrompre le silence sur le point de s’installer.

— Ok, ok, vous êtes pas un peu cinglées toutes les deux ?

Elle avait repris son ton hautain et distant :

— Bref, je te recopie les phrases par mail, ça ira plus vite que de les dicter. Et puis, je te laisse à ton délire. Finalement, suis bien là toute seule !

Et elle me raccrocha à nouveau à la figure. Je reçus à peine quelques minutes plus tard le message promis (noyé au milieu de tous les courriers électroniques des gens qui avaient probablement pensé qu’il serait plus approprié de me laisser un mot de soutien ainsi plutôt que par téléphone…) :

De : melialatorturee@anarchie-project.com
A : alina.german@gdmail.com

Objet : délire mère-fille

Date : 15 juillet à 14:40

[15 septembre – 23h35 – chambre maison] « Je suis juste là, derrière, je ne comprends pas, je … » « aide-moi »

[22 septembre – 8h10 – salle de bain maison] « Il faut retrouver l’âme inversée »

[5 octobre – 14h45 – chambre maison] « Il ne me reste que quelques jours avant que la transition soit finie, après ça, il sera trop tard. Il faut que tu trouves l’âme inversée, et que … »

[12 octobre – 16h20 – chambre maison] « L’âme inversée reste près du miroir originel tant que la transition n’est pas faite. Il ne me reste que quelques jours, après tout sera fini. Je crains qu’il ne soit trop tard. Je t’aime, prends soin des … ».

A la lecture de ce message, je me reprochai immédiatement mon manque d’organisation : je devais moi aussi regrouper mes notes dans un cahier pour pouvoir avoir tous les éléments en main. Il fallait que je me mette immédiatement à la tâche, tenter de retranscrire les messages de Jules avec autant de précision, et les dates… Je ferai l’interprétation et le lien entre tout ça après.

***

Mélia lut avec attention le calepin de sa mère, elle n’en croyait pas ses yeux. Elle fut particulièrement touchée par la dernière phrase des messages de son père, certaine que le mot qui manquait était : « filles », « prends soin des filles ». Se pourrait-il que tout ça soit vrai ? Alors pourquoi, elle, n’avait jamais reçu un signe de son père ? Elle étudia avec application chaque note, puis se plongea dans la lecture du grimoire. Elle ne l’aurait avoué à personne, mais tout ça la passionnait !

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