Assise sur mon volcan

chapitre 3

Home sweet home

Je rentrai chez moi, il était 23 h. Debout sur le bord de la route, je fis un petit signe à ma mère et ma sœur pendant qu’elles s’éloignaient dans la belle berline bleue nuit de mon père. La rue était assez lugubre, j’entendais juste au loin les feux d’artifices tirés des quatre coins du département pour célébrer la Fête Nationale. Ne voulant pas ajouter une agression dans un coin sombre à la liste des problèmes de la journée, j’entrai rapidement dans l’immeuble. Je passai le seuil et trouvai une affichette « en panne » accrochée sur la porte de l’ascenseur. Je devais donc monter les cinq étages qui menaient à notre appartement à pied. Cet ascenseur n’était plus de première jeunesse, et ça arrivait souvent, mais ce soir là …

C’est pas vrai, cette journée n’en finira donc jamais ?

Devoir fournir cet effort physique, c’était un peu la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Je marmonnais mon agacement en grimpant les dizaines de marches qui me séparaient de mon lieu de repos tant espéré. Je croisai entre deux étages la commère de l’immeuble qui me dévisageait bizarrement, me scrutant de la tête aux pieds :

— Bonjour Alina, une bonne journée ? demanda-t-elle. Un très léger sarcasme filtrait dans le ton cette question qui pouvait paraître simplement polie et anodine à qui n’y prêtait pas attention.

Je réalisai soudain que je portai toujours ma robe de mariée. Je relevais la tête, ravalant mon air renfrogné :

— Bonjour ! Parfaite jusqu’à maintenant, merci ! lui rétorquai-je sans sourciller, un impeccable sourire hypocrite accroché aux lèvres. Passez une bonne nuit madame Malibesse.

Elle leva les yeux au ciel dans une mimique de dédain et poursuivi sa route. Cette vieille pie était probablement déjà au courant de toute l’histoire et guettait mon retour pour descendre ses poubelles et se repaître de détails croustillants qui lui feraient apparaître sa triste existence un peu moins morose.

Non mais franchement, qui descend ses poubelles à 23h !? Elle me prend vraiment pour une idiote, et si elle pense que je suis assez stupide pour m’épancher auprès d’elle… c’en est presque vexant !

Tout l’immeuble sera sûrement dans la confidence demain à la première heure : adieu discrétion et tranquillité !

J’arrivai sur le palier en sueur et complètement essoufflée, comme si la journée n’avait pas été assez épuisante comme ça ! Je fouillai l’énorme sacoche que j’avais prise avec tous les effets dont j’avais besoin pour la journée – auxquels s’étaient ajoutés les livres que m’avait donnés ma mère – afin de retrouver mes clés. Une fois celles-ci en main, j’hésitai un instant avant d’ouvrir la porte puis me décidai finalement à entrer.

Étrange, fut le mot qui caractérisait le mieux cet instant : tout était étrangement normal… rien n’avait bougé, l’appartement ressemblait à ce qu’il était d’habitude mais dans ces circonstances, je m’y sentais très mal à l’aise. Je quittai mes chaussures à talons et le contact de mes pieds nus sur le carrelage froid me soulagea de douleurs dont je n’avais même pas conscience jusque là. Le frottement des escarpins neufs avait déchiré en plusieurs endroits la peau de mes pieds, maintenant légèrement ensanglantés ; et mes chevilles, peu habituées à supporter des talons, étaient très enflées et douloureuses. J’arrivai malgré tout à trottiner jusqu’à m’affaler sur notre confortable canapé.

Jules et moi habitions ce trois pièces depuis notre retour dans la région. Au dernier étage d’un vieil immeuble des années soixante-dix, mais proche du centre ville, nous en avions rapidement fait notre petit cocon. Beaucoup d’efforts et pas mal d’argent pour refaire ce taudis à notre goût. Mais un an plus tard, ça avait de l’allure ! Un carrelage de grands carreaux noirs satinés, une cuisine où les murs de briques contrastaient avec du mobilier résolument moderne, chromé, et les enduits du salon dans des teintes claires et neutres qui mettaient en valeurs les œuvres peintes par différents artistes locaux, dont deux tableaux de ma mère que j’aimais particulièrement, autant pour leur beauté que pour l’affect qui y était attaché. Et dans le fond de la pièce de vie, mon rêve devenu réalité : un mur entier de bibliothèque, dans laquelle étaient rangées les dizaines de livres que j’avais lus ou que je comptais lire sous peu. Chaque page de ces ouvrages représentait une petite fenêtre sur l’imaginaire qui me permettait de m’évader quelques heures des horreurs que je croisais dans mon quotidien pas toujours rose.

Je posai mon sac sur le sol, sortis mon téléphone portable, par habitude. Dans un élan qui s’avéra plutôt stupide, je l’allumais. Il ne fallut que quelques secondes pour que mon répondeur m’appelle pour m’annoncer que j’avais une trentaine de messages vocaux, puis une flopée de messages écrits suivirent. Je n’avais ni la force, ni l’envie d’écouter (ou de lire) tout ça. J’éteignis donc rapidement cet objet de malheur avant de me diriger dans la salle de bain avec l’espoir fou qu’une douche me laverait de toute cette lassitude et de cette tristesse.

Changée et propre, mais toujours aussi mal en point à l’intérieur, je décidai tout de même de reprendre contact avec la civilisation et d’écouter tous les messages. Comme je le craignais, la majorité venait de gens qui pensaient me réconforter en me disant que Jules était un salaud et qu’ils étaient de tout cœur avec moi. Un ou deux téméraires tentèrent de m’expliquer que l’enfance difficile de mon fiancé expliquait aisément ce type de comportement de fuite devant l’engagement, que c’était même prévisible, mais qu’il me reviendrait très vite en comprenant l’erreur qu’il avait commise en abandonnant une fille comme moi.

Blablabla, les gens disent vraiment n’importe quoi, ils feraient probablement mieux de se taire. Aucun d’entre eux ne connaît vraiment Jules, pourquoi ce permettent-ils de m’abreuver de tout leur baratin ?

Je fixais un instant la photo de nous deux, posée sur une des étagères du salon : je semblais si frêle, si fragile à côté de ce grand gaillard aux épaules carrées. Mais sa carrure de grosse brute s’effaçait derrière un regard tendre et un sourire solaire. Ses grands yeux bleus renvoyaient toujours cette force de vie, mais on pouvait aussi y lire toutes les difficultés qu’il avait eu à traverser. Je souris en voyant sur ce portrait ses cheveux châtains coiffés en bataille, comme toujours, reflétant tellement son tempérament étourdi et rêveur. Jules était ce genre de personne que tout le monde aime, quelqu’un qui rayonne et attire la sympathie. Il suscitait également les convoitises, beau garçon et jeune entrepreneur, il avait plutôt bien réussi dans la vie. La boîte qu’il avait créée cinq ans plus tôt prospérait maintenant sans qu’il n’ait à rester au siège ; ce qui, à ma plus grande joie, lui permettait de venir s’installer ici avec moi, me ramenant ainsi à mes racines. Le petit orphelin avait pris une belle revanche sur la vie !

Pourquoi cette disparition, comme ça, maintenant ? Le destin est donc si cruel ?

Serait-ce possible qu’il n’y ait rien de surnaturel à tout ça ? La jalousie et l’avidité peuvent être tellement destructrices, peut-être devrais-je suivre d’autres pistes, utiliser d’autres ressources ?

Je n’écoutais qu’à peine la litanie des messages qui défilaient jusqu’à ce qu’un d’entre eux me fasse sortir de mes rêveries :

— Salut Alina, c’est Alex, Alex Polovitz… heu, je sais que tu ne travailles pas aujourd’hui, c’est pas pour ça que je t’appelle… mais ta partenaire, Marie, m’a prévenu de… enfin… voilà quoi ! et puis on m’a transmis pleins de messages d’un certain « Matéo » complètement paniqué. Comme je suis de garde au commissariat aujourd’hui, tu peux me rappeler dès que tu auras le message. On fera une déclaration de disparition et on mobilisera des moyens pour le retrouver, quoi qu’il se soit passé… et, si tu veux juste parler, ben je suis là aussi. J’étais là il y a quatre ans et j’imagine que tout ça… enfin, heu, juste, rappelle-moi.

Manifestement mal à l’aise de parler à un répondeur, Alex avait perdu son aplomb habituel. Nous étions devenu amis suite aux recherches communes pour retrouver mon père ; et depuis un peu plus d’un an, nous étions également collègues puisque j’avais réussi à me faire embaucher comme consultante en criminologie et assistante de la cellule d’aide aux victimes avant même de terminer ma formation. Et voir Alex avoir si peu de contenance était une grande première.

Avec tout ça, je n’avais même pas pensé à prévenir la police. Il faudra que je remercie Marie… ou pas ! Elle a dû bien rigoler et se ficher de moi en racontant ça au commissariat…

Une fois la torture de l’écoute des messages passée, je décidai tout de même d’appeler Marie en premier lieu. Nous nous taquinions beaucoup toutes les deux, mais dans le fond, c’était un plaisir de travailler ensemble, si différentes, mais si complémentaires.

— Alloooo, répondit une voix rauque mais féminine, apparemment endormie et un peu avinée.

— Marie ? C’est Alina, excuse moi, je n’avais pas vu l’heure, je suis vraiment désolée.

— Bah, c’est pas grave, me suis couchée y a pas très longtemps ! J’ai passé un bon moment au commissariat en rentrant de ton « non-mariage », ricana-t-elle.

— Merci, pour ton tact ! je crois que ce n’est pas tellement le jour pour me charrier, comme tu peux l’imaginer, répondis-je sèchement.

— Mouais, faut voir !

Certes, je l’appelle à minuit et demi et la réveille, mais tout de même : quel culot !

— Bref, je t’en veux pas de m’avoir réveillée, tu m’en veux pas d’avoir bu un coup à ta santé avec les collègues au commissariat… tu m’appelais pour ?

— Oui, passons… je t’appelais pour te remercier d’avoir prévenu Alex, et pour te demander un service, expliquai-je, adoucie.

— Dis toujours ? rétorqua-t-elle, curieuse mais soupçonneuse.

— J’ai eu un message d’Alex, il m’encourage à déclarer la disparition de Jules et à lancer une procédure de recherche.

— Haha, s’esclaffa-t-elle, cet Alex, qu’est ce qu’il est prévenant avec toi !

Elle reprit son sérieux :

— M’enfin, c’est pas vraiment une disparition inquiétante, vois la réalité en face ma belle, c’est un mec qui a juste flippé de se marier… tu auras de ses nouvelles très vite, ne t’inquiète pas ! dit-elle sur un ton qui se voulait à la fois raisonnant et rassurant.

— C’est pas la question, les circonstances ont rappelé à Alex la disparition de mon père et je crois que c’est un peu une question d’honneur pour lui de m’aider pour cette fois … je voulais juste te demander de faire la déclaration pour moi, je n’ai pas le courage d’appeler au commissariat pour le moment …

— Ok, je peux faire ça, mais c’est bien parce que c’est toi ! et puis, soit sure que quand on retrouvera son joli petit nez à ton Jules, j’irai le lui péter pour t’avoir fait de la peine.

Je souris malgré moi, la sachant absolument franche et tout à fait capable de rivaliser avec la carrure d’athlète de Jules.

— C’est très prévenant de ta part Marie, dis-je sérieusement pour ne pas polémiquer plus longtemps sur le sujet. Peux-tu me rappeler demain pour me dire ce qui sera fait et me prévenir si je dois me déplacer au commissariat ?

— Pas de soucis ! mais de toute façon, tu devrais aller y faire un tour : il faut pas que tu ais de scrupule à aller te consoler dans les bras du bel Alex, vue la situation !

— Arrête de raconter n’importe quoi, riais-je, c’est toi qui voudrais bien aller te blottir dans ses bras !

— Hum, c’est pas faux, je vais essayer ça demain, tiens ! allez, à plus ma belle, repose-toi un peu. On te couvre pour l’absence au boulot aussi longtemps que tu auras besoin.

— Aussi longtemps qu’il n’y aura pas de meurtre sanglant et inexplicable dans le coin, tu veux dire. Encore merci Marie, bonne nuit !

Je raccrochai, contente d’avoir appelé ma coéquipière qui, malgré sa personnalité bourrue, était une des rares personnes à réussir à me faire rire dans pareille situation.

Je tombais de fatigue et me dirigeai donc dans la chambre en pensant que Jules aussi savait me faire rire dans les moments difficiles. En entrant, je trébuchai sur la paire de chaussures qu’il aurait dû porter au mariage et m’étalais sur la moquette. Me relevant, les larmes aux yeux – douleur, lassitude, tristesse et colère mêlées ne faisait pas un bon cocktail – je tombai stupéfaite face à la psyché qui trônait à côté du lit. Au lieu d’y voir mon pitoyable reflet et mon air enragé, je découvris sur ce miroir en pied une inscription : « je suis de l’autre côté du miroir, continue à suivre cette piste, j’ai besoin de toi ». Endolorie par la chute, engourdie par la fatigue et surprise par cette apparition (on ne s’habitue jamais à recevoir ce genre de message, qui vient d’on ne sais où), je pris quelques secondes pour me ressaisir :

— Ok, c’est compris Jules, j’arrête de douter et je me mets tout de suite au travail ! Je t’aime.

J’espérais une réponse mais rien n’apparut, seule cette phrase resta écrite quelques minutes puis la buée qui l’entourait disparut. Déçue mais résolue, je retournai au salon chercher les livres que ma mère m’avait donnés. Je culpabilisais un peu de ne pas m’être mise à la lecture et aux recherches dès mon arrivée et d’avoir douté de la véracité de son premier message dès mon retour à la solitude et à la réalité de notre appartement. Je décidai donc de débuter la lecture dans l’instant, au lit. Mais la fatigue eu raison de moi et je sombrai rapidement dans le sommeil, le livre « la légende des deux faces du mondes » à peine entamé.

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