Assise sur mon volcan

chapitre 1

Je disais donc : ce DEVAIT être le plus beau jour de ma vie.

Mais ce fut en fait le moment où tout a basculé…

 

  •   Comment ça, Jules n’est pas encore arrivé ? Mais la cérémonie aurait dû commencer il y a presque une heure, où peut-il bien être ? C’est moi la retardataire de la famille, pas lui ! M’exclamai-je face au témoin de Jules, assurément très mal à l’aise d’avoir à m’annoncer la nouvelle.

  •   Je ne voulais pas t’en parler avant d’avoir des nouvelles, mais cela fait plusieurs heures que personnes ne l’a vu, et nous n’arrivons pas à le joindre sur son portable. Je suis très inquiet.

Je me retournai alors vers ma mère, afin de retrouver le regard rassurant et calme avec lequel elle m’apaisait quelques instants plus tôt… mais son visage s’était couvert d’un masque de peur et d’angoisse.

 

Plusieurs heures passèrent comme ça, sans que je ne réalise vraiment, comme si tout cela n’était qu’un cauchemar. Les magnifiques compositions fleuries qui décoraient la salle de cérémonie commençaient à se flétrir sous l’effet de la chaleur et une lourde odeur de lys saturait la pièce, mais toujours aucune nouvelle de Jules.

Je ne comprends pas, il ne m’aurait jamais fait ça !

Les invités s’en allèrent, petit à petit, me caressant le bras et me lançant des regards mielleux, pleins de pitié, dans lesquels se lisait « pauvre fille, abandonnée comme ça devant l’autel, c’est moche ! ». Certains restaient plantés là, inquiets, ou peut-être curieux ?

Le témoin et meilleur ami de Jules, Matéo, courrait partout, sans trop savoir où il allait. Démontrant avec brio à quel point il avait épuisé toutes les solutions : amis et famille étaient tous là, ainsi qu’une grande partie des collègues de travail de Jules, mais personne ne l’avait vu depuis le matin quand il était parti se changer à notre appartement ; les appels répétés aux hôpitaux et au commissariat n’avaient rien donné ; la voiture et toutes les affaires de Jules étaient restées chez nous, il ne manquait que son costume. Même les chaussures qu’il devait porter n’avaient pas quitté notre chambre. Matéo me prit les mains :

– Mais où peut-il bien être ? il ne s’est pas enfui Alina, je te le promets ! il attendait tant ce moment, depuis des années… enfin, tu le sais bien, il a tellement insisté pour que tu acceptes de l’épouser, dit-il en tentant d’esquisser un sourire avant de s’assombrir de nouveau : il lui est forcément arrivé quelque chose, ça ne lui ressemble pas.

Ma mère me saisit le bras et m’attira dans le petit vestibule derrière la salle de cérémonie :

– Maman, c’est pas possible… c’est un cauchemar ! pleurais-je, pensant qu’elle m’écartait du reste des invités pour me préserver.

– Mon ange, je crois malheureusement que c’est bien la réalité… mais je n’imagine pas une seconde que Jules t’ait laissée. Comme le disait Matéo, ce n’est pas son genre, et je pense qu’il peut y avoir une autre explication.

Elle prit une grande inspiration, je vis les larmes lui monter aux yeux et ses mains commencer à trembler. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi, je n’avais pas encore fait le rapprochement.

– C’est la malédiction mon ange, ça recommence, comme avec ton père. Je sais, tu vas penser que c’est ma souffrance qui me fait parler, que les deux situations n’ont rien à voir mais …

Ça oui, je pense que tu dérailles maman…

–… il y a un moyen de le savoir : quelques heures après la disparition de ton père, j’ai reçu un message. M’avoua-t-elle, oscillant entre culpabilité et peur. J’ai d’abord cru que c’était une mauvaise blague, ou une hallucination… mais ça s’est reproduit, plusieurs fois, sans que je ne puisse l’expliquer, ni en parler sous peine d’être prise pour une folle. Je ne veux pas t’eff…

– Maman, ça suffit, la coupais-je sèchement.

L’exaspération et la fureur montaient en moi. J’étais énervée après Jules, mais aussi contre ma mère : pourquoi me faire subir cette conversation ridicule ? Une bile amère commençait à me brûler la gorge.

Non, ce n’est pas possible, Jules va revenir ! Il n’a pas disparu, pas comme mon père, pas pour toujours  …

– Je suis désolée que tu subisses toutes ces souffrances mon ange, mais je pense que tu pourras réussir où j’ai échoué, tu pourras retrouver Jules…

– Mais de quoi parles-tu ? Tu as perdu la tête ? C’est vraiment pas le moment maman, je dois m’occuper de mes invités…

Un torrent de larmes avait envahi mon visage et la colère me fit serrer les points si forts que mes ongles fraîchement manucurés blessèrent la paume de ma main. Semblant soudain se calmer, mais avec une certaine malice dans le regard, elle me dit :

– Très bien, va d’abord te rafraîchir un peu, ton mascara a coulé. Je vais faire partir les derniers curieux et appeler le traiteur pour annuler le repas. Je m’occupe de tout, à tout à l’heure.

J’ai raté un épisode ? Depuis quand ma mère est-elle devenue une girouette qui change d’humeur d’une seconde à l’autre ?

Peu importe, il est temps pour moi de prendre un moment pour m’apitoyer sur mon sort…

Je m’éclipsai par la porte arrière de la salle de cérémonie pour rejoindre la suite nuptiale de cette magnifique propriété louée pour l’occasion. Traversant le jardin verdoyant, j’arrivai devant la grande bâtisse en pierre blanche. Le rez-de-chaussée comptait, à gauche de l’entrée, une immense salle de bal, encore décorée de tulle et de serpentins multicolores ; et de l’autre côté se trouvait une seconde pièce où avait été disposée une profusion de petits fours, verrines et autres canapés, les plus délicieux mets que nous avions sélectionnés avec soin chez le traiteur quelques mois plus tôt.

 Quel gâchis !

Je montai les marches grinçantes du vieil escalier en bois. Un silence pesant régnait dans le couloir sombre qui menait aux quatre chambres. La chaleur sèche de ce mois de juillet me coupait le souffle et j’hésitais à retourner dans la chambre où, quelques heures plus tôt, j’étais si excitée à la pensée d’épouser Jules. Je décidai d’inspecter les autres pièces avant de me rendre dans la suite, au cas où. Les deux premières chambres avaient été préparées pour les membres de ma famille et la troisième pour Matéo et sa petite amie du moment. Jules ayant grandi en foyer sans connaître ses parents, Matéo était pour lui ce qui se rapprochait le plus d’une famille. Les trois chambres étaient identiques : chacune meublée seulement d’un lit et d’une armoire, le vieux parquet et les murs en pierres brutes pour seule décoration, avec une paire de rideau en lin blanc accrochés à l’unique fenêtre et une parure de lit du même tissu.

Il n’y a rien à voir dans ces chambres, je perds mon temps, Matéo à déjà fait quatre fois le tour de la propriété…

Je me rendis, résignée, dans la suite nuptiale. Contrastant complètement avec la simplicité des autres pièces, la suite était somptueuse et lumineuse. Avec ses deux grandes fenêtres et son lit à baldaquin, cette pièce m’avait envoûtée au premier coup d’œil. Comme dans les maisons de poupées, une magnifique coiffeuse en bois de rose se trouvait à côté de la porte de la salle de bain privative et un lustre en cristal projetait des centaines de minuscules arc-en-ciel en reflétant la lumière du soleil. Les rideaux et les draps avaient été découpés dans de superbes tissus précieux et assortis avec goût. Des toiles ornaient les murs, représentant des portraits de familles joliment encadrés. J’avais, grâce à cette visite en septembre dernier, enfin suivi Jules dans son envie d’organiser les choses « en grand » pour notre mariage.

 De retour au point de départ, avec quelques heures de plus, et tout mon monde qui s’est écroulé.

La nausée m’envahit et je passai l’heure qui suivit la tête dans les toilettes.

Il faut que je me ressaisisse, tout ça va s’arranger !

Je pris le coton et les produits que m’avait laissés l’esthéticienne le matin même, avec toutes les instructions pour éponger « les marques et coulures laissées par les grandes émotions qui m’attendent » disait-elle.

J’en rirais presque, si elle avait su !

Assise devant la coiffeuse, le regard vide, j’étais comme écorchée vive, brûlée de l’intérieur par une souffrance indéfinissable. Je commençais à me démaquiller, doucement, tout en me disant que paradoxalement, la seule chose qui pourrait me réconforter dans des moments aussi difficiles, c’était les bras de Jules. Il me manquait tellement.

Une sorte de grincement me fit soudain sursauter et revenir à la réalité. C’est alors que je vis le grand miroir se couvrir entièrement de buée. Cherchant la source de ce curieux phénomène, je me tournai et me retournai, complètement déconcertée. L’air de ce mois de juillet était très sec et la porte de la salle de bain était fermée, tout ceci était inexplicable. Mais très rapidement, les circonstances devinrent encore plus surnaturelles : alors que je fouillais la chambre du regard à la recherche de la source de cette étrange vision, j’entendis un bruit de frottement derrière moi. Je me retournai promptement pour voir se dessiner sur le miroir, lettre par lettre : « je suis prisonnier de l’autre côté du miroir, je ne t’ai pas abandonnée, je t’aime, aide moi ! ».

Je restai bouche-bée devant la glace qui retrouvait son aspect normal petit à petit. Le temps sembla s’arrêter, le fil de mes pensées aussi. Insensé ! Comme hypnotisée par ce moment fantasmagorique, je soufflai légèrement sur le miroir et y dessinai un point d’interrogation. J’attendis un moment une réponse, un signe, dans un état second, mais rien de ne se produisit.

J’ai des hallucinations maintenant ? Je n’ai pourtant même pas eu le temps de déguster une coupe de champagne !

 Cette histoire est en train de me rendre complètement folle.

 

Et puis finalement à quoi bon ? Il est peut-être plus sensé de perdre pied que de rester encrée dans cette réalité si douloureuse.

Je commençais à me résigner à l’idée que la folie s’emparait de moi, quand …

Une minute ! Un message ? La conversation avec … non, ce n’est pas possible,  maman avait raison ?! Qu’avait-elle dit exactement ?

Il fallait que je comprenne, il fallait que je sache quoi faire, il fallait … que je parle à ma mère de toute urgence ! Dans un élan de frénésie et d’espoir irréaliste, je me précipitai à l’extérieur pour la retrouver. Elle avait tenu sa promesse, les invités étaient tous partis. Les jardins et le parking étaient vides. Il n’y avait personne dans la salle de cérémonie, ni dans la salle de bal, et la salle du banquet avait été nettoyée par le traiteur qui avait emporté toute la nourriture.

Il ne restait qu’un plateau de canapés, à côté duquel ma petite sœur grignotait en regardant de façon hypnotique l’écran de son téléphone portable. Ses cheveux avaient été relevés dans un chignon classique qui dénotait singulièrement avec la teinture violette qu’elle avait faite quelques semaines plus tôt. Son look habituellement grunge avait laissé place à une robe de soirée noire qui mettait particulièrement en valeur sa silhouette d’adolescente. Je réalisais alors à quel point elle était belle, et à quel point la disparition de mon père l’avait particulièrement blessée, probablement plus que tout autre vu son jeune âge alors.

– Tu as vraiment une sale tête !

– Merci Mélia…

Réalisant soudain pourquoi j’étais dans cet état, son regard changea :

– Excuse, je voulais pas te blesser… je suis désolée pour tout ce qui t’arrive.

Puis elle se repencha aussitôt sur la conversation passionnante qu’elle avait avec je-ne-sais-qui en pianotant frénétiquement sur son téléphone.

– Sais-tu où es passée maman ?

– Elle a dit qu’elle allait chercher un truc pour toi, pour quand tu aurais eu « Le Messager » ou quelque chose dans le genre. Tu sais comme elle est devenue mystique depuis le départ de papa, lâcha-t-elle, blasée.

Le départ ? Alors elle pense que papa est parti ? Il faudrait vraiment que je prenne la peine de discuter plus souvent avec elle.

– Heu, non, je n’avais pas réalisé qu’elle était devenue « mystique » ?

– Elle a passé ces dernières années à lire des livres bizarres et à traîner sur des sites internet tous plus étranges les uns que les autres. Elle s’enferme souvent dans sa chambre pour faire des incantations ou je ne sais quoi, elle pense que je ne me rends pas compte… c’est vrai qu’en dehors de la maison, elle laisse rien paraître. C’est pas d’ta faute si t’as pas vu, comme tu n’habites plus avec nous depuis longtemps…

Tout ça sonnait un peu comme un reproche, mais j’encaissais. J’avais quitté la maison sept ans plus tôt, pour aller à l’université et je m’étais directement installée avec Jules lorsque j’étais revenue dans la région… j’avoue ne pas avoir pris la peine de venir les voir très souvent toutes les deux depuis la disparition de mon père.

Mais j’appelle maman tous les jours, j’aurais dû me rendre compte de tout ça ?

Nous sommes proches toutes les deux. Nous nous tenions régulièrement au courant des pistes que nous suivions chacune de notre côté dans la recherche de mon père, même si aucune n’a jamais abouti jusqu’à maintenant…

Ma mère choisit ce moment pour nous rejoindre. Elle s’était changée, avait enfilé un vieux jean et un haut de survêtement qui lui donnait un air décontracté. Je remarquai alors la quantité grandissante de mèches blanches qui envahissait ses cheveux, probablement habilement masquées par la coiffure qu’elle portait pour le mariage. Elle traversait la pièce d’un air déterminé, et étrangement plein d’espoir. Elle portait à son épaule un de mes vieux sacs de sport, il semblait être assez lourd au vu des difficultés qu’elle avait à le soulever.

Arrivée devant moi, elle déposa son pesant fardeau à mes pieds.

– Voilà, je t’ai rassemblé le principal !

Voyant mon air septique, elle m’interrogea :

– Tu as eu « Le Message » ?

Je hochai la tête :

– Je crois, dis-je à voix basse, à la fois hésitante et curieuse.

– Que disait-il ? Il a parlé de l’autre côté du miroir ? Il t’a dit combien de temps on avait ? Est-ce que tu as réussi à lui poser des questions ? C’était bien Jules, n’est-ce pas ?

– Eh ! Doucement maman, je ne comprends rien à ce que tu racontes, il va falloir que tu m’expliques tout ce que tu sais…

Mélia leva les yeux au ciel : « voilà qu’on a deux mystiques maintenant ! Quand est-ce que vous allez réaliser que les hommes sont tous des imbéciles, des lâches, et arrêter de courir après des chimères… »

Sur ces mots elle prit le plateau de canapés et quitta la pièce.

– Tiens, je ne pensais pas qu’elle connaissait un si beau vocabulaire, sourit maman. Elle m’étonnera toujours du haut de ses quinze ans. Elle a vraiment des ressources insoupçonnées pour réussir à si bien grandir avec un père disparu et une mère qui passe tout son temps à le chercher…

– Mais… tu m’avais dit que tu ne le cherchais plus, qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’on devait tourner la page. Décidément, je ne comprends plus rien, j’ai basculé dans un autre monde sans m’en rendre compte ? Ironisai-je.

– Non, mais il va probablement falloir le faire si tu veux retrouver ton futur mari, dit-elle encore avec ce sourire malicieux qui ne la quittait décidément

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