Assise sur mon volcan

blog de maman / femme / râleuse / boulimique d'écriture (rayer la mention inutile)

Elle hésita un instant puis cliqua sur « envoyer »

histoiresLa foule en délire me réclamant à cor et à cri la nouvelle que j’ai écrite pour le concours « des mots pour Libronova » la voici, la voilà !

 

 

 

 

 

 

 

 

une vie de folie

 

Elle hésita un instant puis cliqua sur « envoyer ».

 

Voilà, c’était fait. Clémentine venait de finaliser un projet de loi, SON projet de loi. Être ministre c’était vraiment trop la classe quand même. Elle avait envie de sautiller de joie, mais ce n’était pas tellement compatible avec sa nouvelle condition. Clémentine ne réalisait pas encore, pas tout à fait : le lendemain, des Français verraient leur vie changer, et c’était grâce à elle. Bon, peut-être pas le lendemain, il fallait encore qu’elle défende son projet bec et ongle contre un parterre d’adversaires hostiles qui n’auraient rien d’autre à lui opposer que la longueur de sa jupe et leurs arguments creux. Mais cette confrontation allait être jouissive, elle marquerait son avènement dans la vie politique. Clémentine était sûre d’elle et de sa proposition. Elle avait toujours rêvé de pouvoir jouer un rôle dans l’Histoire avec un grand « H ». C’était son heure. À l’école, elle avait continuellement été la plus brillante, dans toutes les matières, mais c’était trop facile. Ce qui la faisait vraiment vibrer, c’était de parler en public, de se battre pour ses idées, de rallier les gens à sa cause. Militante, elle l’avait toujours été, corps et âme. Cet enthousiasme l’avait portée jusque là, à tout juste trente-deux ans, et à cette minute elle se sentait bien, à sa place, utile.

 

Clémentine parcourut des yeux ce grand bureau. L’endroit était un peu austère et ne lui ressemblait pas vraiment, il faudrait qu’elle pense à y ajouter un peu de sa personnalité. Elle s’approcha de la petite fenêtre à barreaux et contempla le parc en dessous. Deux oiseaux se chamaillent quelques graines à l’ombre d’un grand châtaigner. Un vélo passa dans la rue, là-bas, derrière les grilles. L’été touchait à sa fin, mais le soleil était encore là, à briller de tout son cœur. Elle ferma les yeux et s’imprégna de la douce sensation que lui procuraient les quelques rayons qui caressaient sa peau pendant que ses pieds nus goûtaient la fraîcheur du sol qu’ils foulaient. Ses muscles se délassèrent, mais la fatigue pesait encore sur ses épaules. Cela faisait vraiment trop longtemps qu’elle n’avait pas pris de vacances. Elle sentait son corps usé, courbatu, surmené. Mais son cerveau, lui, était invariablement en ébullition. Elle avait encore des milliers d’idées, des milliers de choses à réaliser. La vie était vraiment trop courte. Clémentine se demandait comment elle allait réussir à rassasier sa soif d’accomplissement, de réussite, de reconnaissance… et peut-être de pouvoir, un peu, aussi.

 

Clémentine attrapa le petit miroir posé à côté de son ordinateur pour se refaire une beauté. Dans quelques minutes, elle recevait un journaliste. Celui-là même qu’elle regardait à la télévision il y avait si peu de temps. Elle avait parfois l’impression que c’était hier. Elle ne l’aurait jamais avoué, mais cette entrevue la stressait un peu. Une petite boule d’angoisse lui serra la gorge. Alors, pour se détendre, Clémentine attrapa sa jolie brosse en bois ouvragé et la passa doucement dans ses longs cheveux roux. Sa crinière douce et brillante cascadait sur ses épaules en ondulant légèrement et en captant toute la lumière de la pièce. Ce matin, elle avait décidé de troquer son habituel chignon contre cette coiffure plus moderne, plus elle. Elle savait que ça risquait encore de faire jaser « une ministre sexy, vraiment, c’est inconvenant ». Mais justement, aujourd’hui, elle avait envie d’être sexy. Elle avait envie de plonger son regard noisette dans les grands yeux bleus du jeune journaliste et qu’il tombe sous son charme. Comme tous les autres hommes, après tout. Clémentine n’était plus l’adolescente naïve qu’elle avait été. Elle savait quels étaient ses atouts, elle savait en jouer, elle savait séduire. Elle pouvait avoir tous les hommes qu’elle voulait. Elle ne s’en privait d’ailleurs pas tellement. Après tout, ses collègues masculins aussi collectionnaient les filles d’un soir. C’était ça l’égalité pour Clémentine : pouvoir faire comme les hommes, sans scrupules, prendre son plaisir quand il se présentait. Clémentine était belle et intelligente, elle le savait. Mais lui, ce journaliste, ce Yann, il la faisait douter. Elle le voulait vraiment. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais cet homme arrogant, qui arrivait toujours à déstabiliser les plus rodés des politiciens l’attirait particulièrement. Son visage n’était pas parfait, mais il dégageait un charme qui transperçait l’écran. Allait-il avoir autant de charisme en chair et en os ? Clémentine poussa un petit soupir en repensant à la petite fossette sur son menton fraîchement rasé, à la malice qui habitait constamment son regard, à sa voix chaude et sensuelle. Elle ne savait pas encore exactement ce qu’elle allait lui dire. Elle était restée très vague dans l’invitation qu’elle avait faite passer par son assistante. Elle s’était dit qu’elle allait improviser. Elle aimait l’imprévu en général. Mais cette fois, elle sentait sa coquille se fissurer. Avait-il préparé des questions, une enquête sur elle ? Découvrirait-il certains de ses secrets ? Essaierait-il seulement de la troubler, la mettre mal à l’aise, de la piéger comme il le faisait toujours en interview ? Clémentine était tendue : pourquoi la perspective de rencontrer cet homme la déstabilisait autant ?

 

Elle fixa l’horloge en face d’elle sur laquelle les secondes s’égrainaient doucement. Beaucoup trop doucement. Encore un quart d’heure avant l’entretien. Clémentine soupira de frustration puis se tourna à nouveau vers l’écran de son ordinateur pour relire le mail qu’elle venait d’envoyer :

 

«  Mon Cher Olivier,

Tu trouveras en pièce jointe notre projet de loi. C’était une idée de génie ! Je pense que mon équipe et moi-même avons fait un travail qui te satisfera. Nous sommes dans les délais convenus, tout devrait être prêt pour la première séance au parlement de notre gouvernement. Nous allons frapper un grand coup ! L’Europe nous attend au tournant, mais pas sur la question de l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. Cette loi sera une avancée mémorable et tu vas entrer dans l’Histoire comme un des Grands Présidents de notre pays. J’espère que tu me laisseras un peu de place dans cette lumière en tant que première femme Ministre du Travail.

Le dossier papier est déjà sur le bureau de Philippe, mais je ne suis pas certaine qu’il ait le temps de le consulter aujourd’hui (non mais vraiment, tu aurais pu trouver un Premier Ministre un peu moins mou du genou).

Ta très dévouée Clémentine

Ministre du Travail »

 

Un grand sourire étira les lèvres de Clémentine quand elle relut ce mail. Son premier mail à son nouveau Président en tant que Ministre. Avec juste ce qu’il fallait de brosse à reluire pour regonfler l’égo de ce monsieur, ne pas oublier de mentionner qu’elle travaillait en équipe, une pincée d’enthousiasme, un soupçon de familiarité, mais pas trop… Parfait ! Elle n’avait pas pu s’empêcher la petite pique sur son collègue, mais après tout, cette place de Premier Ministre serait la sienne bientôt, elle en avait la certitude. Elle avait su, tout au long de la campagne être là où il fallait, quand il fallait, avec les bons mots. Ce n’était pas juste sa victoire, évidemment, mais elle y avait beaucoup contribué. Clémentine repensa à la soirée électorale, au moment où l’annonce avait été faite. À l’euphorie au siège du parti. À l’empressement d’Olivier à s’isoler avec elle pour fêter ça dignement. À cette impression d’être toute puissante quand il avait voulu la posséder comme jamais aucun homme ne l’avait prise. À ce sentiment de pouvoir qui l’avait envahie, quand, plus tard, il avait rejoint femme et enfants pour sourire devant les caméras. Oui, elle avait en mains l’homme le plus puissant du pays et il lui permettrait d’asseoir toutes ses ambitions. Ce n’était pas tant ses caresses que la promesse de l’avenir qu’il lui réservait qui avait amené Clémentine au summum de la jouissance. Des frissons lui parcoururent le dos au souvenir de cette soirée extraordinaire. Le rôle de Première Dame, elle le laissait bien volontiers aux autres. Ce qu’elle voulait, elle, c’était Agir et non Être. Elle voulait être reconnue pour ses idées brillantes et non son joli minois. Certes, elle avait couché avec son patron, mais c’était juste dans l’euphorie du moment. Et si ça servait sa carrière, et bien, tant mieux ! Elle ne voulait pas en rougir. Sa place, elle la méritait. Et elle continuerait à gravir les échelons, aussi longtemps qu’elle arriverait à garder le secret sur cette soirée.

 

L’heure du rendez-vous était passée de cinq minutes quand enfin on frappa à la porte. Surement son assistante qui venait annoncer le visiteur, se dit Clémentine en éteignant son ordinateur. Elle prit une grande inspiration et ouvrit le bouton du haut de sa blouse pour mettre en valeur son décolleté, puis Clémentine lança d’un ton qu’elle voulait ferme et assuré :

– Oui, entrez ?

– Bonjour Clémentine, susurra l’infirmière en entrant dans la pièce, je vous apporte votre traitement. Vous souvenez-vous que vous avez rendez-vous avec le docteur Barthès ce matin ?

 

Clémentine cligna des yeux. Derrière l’horloge, le mur semblait soudain plus gris. La pièce plus petite. Seule la fenêtre à barreaux et le parc derrière semblèrent rester les mêmes. Elle était assise devant une table sur tréteaux, sur laquelle était posé un cadre photo. Il n’y avait pas d’ordinateur. Pas de bureau. Pas de mail. Pas de travail de ministre. Pas de loi révolutionnaire. Pas de joli journaliste à qui faire les yeux doux. Juste cette chambre minuscule et froide, dans cet hôpital immense et effrayant qui abritait ses jours depuis plusieurs mois. Ou peut-être plusieurs années ?

Clémentine hésita à porter à sa bouche la grosse pilule blanche que venait de lui apporter l’infirmière. Cette pilule qui l’obligerait à retrouver toute sa raison, à réaliser l’étendue de la misère de sa vie. Et si elle fermait simplement les yeux et qu’elle retournait dans ce monde, dans cette autre vie, celle où elle n’avait pas toute perdu ? Dans cette autre vie où la folie ne lui avait pas tout pris. Dans cette autre vie où la folie lui offrait sur un plateau tout ce qu’elle n’avait pu réaliser…

– Merci Sophie. Vous préparerez du café s’il vous plaît, je recevrai Monsieur Barthès dans mon bureau. Vous pouvez disposer.

 

 

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4 thoughts on “Elle hésita un instant puis cliqua sur « envoyer »

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