Assise sur mon volcan

Mes histoires #4 : nouvelle à 4 mains

imaginePour ce 4e volet de mes histoires, petit projet spécial à 4 mains avec ma copine Carène de des mots et moi. Depuis le temps qu’on en parlait, le voilà ! Quelques éléments en base commune, puis chacune de nous a écrit le début d’une histoire que la seconde a terminée. Voici donc la nouvelle que j’ai commencé, avec la fin imaginée par Carène, j’espère que ça vous plaira ! Pour lire la petite sœur de cette nouvelle, rendez-vous chez Carène : http://desmotsetmoi.fr/2014/06/16/1-vendredi-1-nouvelle-nouvelles-a-4-mains/

 

 

 

femme dans un café

source photo, artiste Marie Bovo

 

Depuis trente minutes, déjà, Amélie scrutait l’écran de son téléphone portable tout en sirotant son thé dont l’amertume la faisait grimacer. Se forçant à lever les yeux de cet objet maudit, elle observa discrètement les deux hommes assis au comptoir qui engloutissaient leur énorme peinte de bière tout en parlant très fort. Tous les deux d’une corpulence massive, ils arboraient une coiffure crasseuse couleur poivre et sel et un nez disgracieux sur lequel les petites veines éclatées avaient laissé une ombre bleutée. Ils se ressemblaient beaucoup. Étaient-ils frères ou était-ce l’abus de boissons alcoolisées qui avait lissé leurs traits jusqu’à faire disparaître leur personnalité de leur visage ? Ils en étaient déjà à leur quatrième mousse depuis qu’Amélie s’était installée à la petite table qui faisait face à la porte, et seul le barman pouvait dire combien ils en avaient déjà avalées avant ça.

Amélie sentit les larmes lui picoter le coin des yeux. Elle se revit, des années auparavant sur les genoux de son grand-père, ses éclats de joie d’enfant et leur écho dans les yeux de son aïeul. Puis les verres, les bouteilles, toujours un prétexte pour inviter l’alcool à leur table. Les marques qui s’inscrivirent, chaque jour un peu plus sur ce visage qui avait pourtant toujours été si doux pour elle. Et pour finir,la colère, la violence et la maladie. Elle se souvenait encore comme si c’était hier du jour de l’enterrement de son grand père : elle avait quatorze ans et son cœur battait au rythme du chant des glas, une bile âcre lui brûlait la gorge et une rancœur profonde lui serrait l’estomac. Ce jour là, elle s’était promis qu’elle ne boirait jamais une goutte d’alcool de toute sa vie.

Si seulement elle avait tenu cette résolution…

Déjà quarante cinq minutes qu’elle attendait Sophie dans leur café favori. Amélie osait encore espérer qu’elle viendrait, mais une petite voix lui soufflait qu’elle ne la verrait plus, jamais. Elles étaient amies depuis l’âge de cinq ans, mais si elle apprenait la nouvelle de la bouche quelqu’un d’autre, Sophie ne lui pardonnerait pas.

Elle était nerveuse. Amélie aimait son amie plus que tout, c’était même la seule personne dans la vie qui était vraiment importante pour elle. Elle avait déjà tourné des centaines de fois dans sa tête les explications qu’elle souhaitait lui donner, tentant de se persuader que tout allait bien se passer, qu’elle comprendrait.

Quand le téléphone sonna, Amélie fût tellement surprise qu’elle manqua tomber de sa chaise :

–          Allo, hoqueta-t-elle en décrochant.

–          Amélie ? C’est Julien, souffla une voix rauque à l’autre bout du téléphone.

–          Qu’est ce que tu veux ? C’est pas le moment là, j’attends Sophie.

–          Elle ne viendra pas, je lui ai tout dit…

–          Quoi ? hurla Amélie. Oh non, non, non, non. Mais pourquoi tu as fait ça ? sanglota-t-elle.

–          Je ne sais pas, elle a senti que quelque chose clochait, c’est comme si elle était déjà au courant.Tu la connais, elle et son fichu sixième sens, je me suis senti obligé de tout lui avouer.

Amélie resta silencieuse, le regard bloqué sur ses doigts crispés par l’angoisse. Oui, elle connaissait Sophie et son sixième sens, elle la connaissait par cœur, et elle savait également comment elle réagirait à cette annonce :

–          Où est-elle ? Pitié, ne me dis pas que tu l’as laissée partir seule ?

–          Je, je, je suis désolé, geignit Julien.

–          Et merde, lança Amélie en balançant son téléphone sur la table.

Elle ramassa à la hâte ses affaires et jeta négligemment quelques pièces pour régler la note avant de sortir. Il pleuvait à torrent, c’était bien sa chance !

Plantée sur le trottoir, dégoulinante, Amélie commença sa revue mentale des endroits susceptibles de recueillir Sophie après une révélation pareille. Où pouvait-elle bien s’être réfugiée après avoir appris que les deux personnes à qui elle tenait le plus au monde l’avaient lamentablement trahie ? Malheureusement, considérant son caractère mélodramatique, Amélie en avait une petite idée : se jeter du haut d’un pont, ou s’allonger sur les rails du TGV…

– Respire et réfléchit, s’ordonna à voix haute Amélie en tentant de retrouver son calme.

La pluie se mêlait à ses larmes sur ses joues ruisselantes. Amélie plongea ses mains tremblantes dans son immense sac à main à la recherche de ses clefs de voiture. Ses jambes la portaient à peine quand elle s’installa finalement sur le siège conducteur. Comment avait-elle pu lui faire ça ? Pourquoi s’était-elle imaginée une seconde qu’elle pourrait lui briser le cœur et s’en tirer à si bon compte ?

Maintenant, il fallait réparer les dégâts. Sophie était une petite chose fragile, le moindre grain de sable dans la machine lui faisait perdre les pédales. Et cette fois, c’était toute la plage qui lui était tombée dessus.

 

Il fallait qu’elle rassemble ses esprits. D’abord la retrouver. Puis quand elle serait face à elle, tenter de lui expliquer, tenter de lui dire combien elle regrettait, combien elle se dégoûtait depuis ce fameux soir.

Elle prit son téléphone dans son sac. Sait-on jamais, peut-être qu’elle décrochera. La sueur de l’angoisse perlait sur son front. Ses mains tremblaient tellement qu’elle dut s’y reprendre à plusieurs fois pour composer le numéro que pourtant elle connaissait par cœur.

Après plusieurs sonneries, elle entendit la voix familière « C’est Sophie, je ne suis pas disponible, vous savez quoi faire ». Puis le bip du message. Plus possible de reculer. Il lui fallut quelques secondes pour sortir un premier mot

– Oui Sophie, c’est moi. C’est Amélie. Écoute je sais que tu n’as sans doute pas envie de me parler. Et je ne peux pas t’en vouloir en fait. Si j’étais à ta place il est évident que moi non plus je ne voudrais pas me parler. Il faut que je t’explique. Ce n’est pas ce que tu crois. Enfin si, c’est ce qu’il s’est passé, mais ça n’a pas le sens que tu y mets. Écoute c’est difficile de te dire ça par téléphone. Je t’en supplie rappelle moi et dis-moi où tu es. Je t’en supplie ne fais pas de connerie ».

Elle raccrocha et balança le téléphone sur le siège passager. Elle prit appui sur le volant, tête dans les mains et se mit à pleurer. Sa seule amie et elle avait tout bousillé.

Quand il lui fut évident que Sophie ne la rappellerait pas, elle se mit à réfléchir aux endroits où elle pourrait la trouver. Et puis un endroit s’imposa. Le square où elles s’étaient rencontrées il y a de nombreuses années. Elles passaient des heures sur les deux seules balançoires. Elles se racontaient des histoires.

Elle démarra sa voiture et sortir en trombe de son stationnement. Il pleuvait beaucoup et elle peinait à distinguer la route. Pourvu qu’elle soit bien là. Pourvu qu’elle trouve les mots.

Elle revit les images de ce soir la pendant tout le trajet. Les mêmes flashes qui l’empêchaient de dormir depuis que c’était arrivé. Une soirée entre amis. Sophie qui était partie plus tôt parce qu’elle ne se sentait pas bien. Julien qui était resté. Elle qui avait trop bu. Elle qui s’était jetée dans les bras de Julien. Et cette image d’eux le matin dans le même lit. Comment cela avait-il pu aller si loin ? Comment avait-elle pu coucher avec le fiancé de sa meilleure amie ? L’alcool avait pris le contrôle d’elle ce soir-là. Elle s’en mordait les doigts aujourd’hui.

Et pourquoi Julien avait-il tout raconté à Sophie. Il s’était mis d’accord pour que ce soit elle qui le lui dise. Elle savait que lui ne trouverait pas les bons mots. Tout était fichu.

Elle arriva devant le square. Il avait cessé de pleuvoir. Elle sortit de sa voiture. Elle essuya les larmes qui n’avaient cessé de couler depuis qu’elle avait laissé le message sur le répondeur de Sophie. Elle entra dans le square. Il paraissait tellement petit aujourd’hui qu’elle n’était plus une petite fille. Les balançoires étaient situées derrière une petite haie. Elle la contourna et se figea. Sophie était bien là. Assise sur une des deux balançoires. Se balançant légèrement. Le regard dans le vide. Elle leva les yeux et leurs regards se croisèrent.

– Tu vois je suis venue ici me rappeler pourquoi toi et moi étions amies. Je me suis dit que peut-être ici je trouverais le courage de te pardonner.

– Je suis tellement désolée Sophie si tu savais. Je ne voulais pas ce qui est arrivé. Il faut que tu me croies.

– Tu es désolée ? Et c’est tout ? Tu as couché avec l’homme que je dois épouser le mois prochain et tu es juste désolée ? Mais quelle personne es-tu pour faire une chose aussi dégueulasse ?

– Oui bien sûr que tu as toutes les raisons de me détester. Et crois-moi je n’ai pas beaucoup plus d’estime pour moi depuis. Je sais que notre amitié est finie mais je…

– c’est de ta faute si notre amitié n’est plus qu’un souvenir

– je voulais juste que tu saches que j’avais bu. Jamais sinon je n’aurais eu cette attitude. Jamais sinon je n’aurais même eu l’idée de faire un truc pareil. Je ne me souviens même pas de ce qu’il s’est passé. J’avais tellement bu. Jamais je ne t’aurais trahi sinon. Il faut que tu me croies. Je t’en supplie.

– …

– Avant que tu ne me rayes de ta vie, je voulais juste que tu l’entendes. Que tu saches que je regrette comme jamais. Même si je n’étais pas moi-même.

– Tu as assisté à la déchéance de ton grand-père. Tu sais combien l’alcool peut détruire des familles. Toi mieux que personne. Et pourtant tu t’es laissée attirer par cette ivresse factice. Tout ça est un leurre Amélie. Si seulement tu avais compris tout ça avant. Tu me dégoutes.

– Crois-le si tu veux mais cette histoire m’a ouvert les yeux. Lorsque Julien est parti après que nous… j’ai vidé toutes les bouteilles qui se trouvaient dans mon appartement. L’alcool m’a conduit à trahir ma meilleure amie, la sœur que j’aurais rêvée d’avoir. Il n’est plus question de ça aujourd’hui. Plus jamais.

Des pas derrière elle la firent se retourner. C’était Julien qui venait à leur rencontre

– Je suis heureux d’entendre que tu ne bois plus. Que tu as pris conscience que l’alcool pouvait tout détruire. Qu’il était en train de te détruire. Il faut que tu saches qu’il ne s’est rien passé entre toi et moi.

– Mais… Je me revois en train de te faire des avances, d’essayer de t’embrasser… Et puis je n’ai pas rêvé nous nous sommes réveillés dans le même lit.

– Tu avais tellement bu que j’ai eu peur de te laisser seule après le départ des autres. J’ai appelé Sophie pour la prévenir que je resterais dormir avec toi. Tu étais persuadée que nous avions couchés ensemble, je ne t’ai pas détrompée. Je voulais que tu prennes conscience de tout le mal que tu étais en train de te faire. Avant qu’il ne soit trop tard.

Amélie sentit ses jambes s’affaisser sous elle. Elle s’effondra sur le sol détrempé. Elle n’avait pas trahi Sophie. Elle n’avait rien fait de mal.

Elle sentit les bras de Sophie se refermer sur elle. Elle s’abandonna.

– C’était cruel de notre part je le sais. Mais nous n’en pouvions plus de te voir sombrer. J’espère que tu nous le pardonnera. Que tu me pardonneras.

Sophie sentit la main d’Amélie attraper la sienne. Comme lorsqu’elles étaient petites.

 

8 thoughts on “Mes histoires #4 : nouvelle à 4 mains

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